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Antisémitisme: face au parti du néant

La gauche morale ne prend pas la mesure du "nouvel antisémitisme"

Antisémitisme: face au parti du néant
Alain Finkielkraut sur le plateau de "C polémique", France 5, 2016. Sipa. Numéro de reportage : 00775962_000036.

La gauche morale ne prend pas la mesure du “nouvel antisémitisme” tant elle répugne à stigmatiser les musulmans.


En 2012, pour le dixième anniversaire de la publication des Territoires perdus de la République, Georges Bensoussan et quelques-uns de ses collaborateurs ont donné une conférence de presse. Georges Bensoussan a notamment déclaré que dans ces territoires, l’antisémitisme n’était plus une opinion mais – et cette expression m’a beaucoup frappé – un « code culturel ». Malheureusement, il n’y avait aucun journaliste pour entendre ce propos, confirmé quelques années plus tard par le sociologue d’origine algérienne Smaïn Laacher. Je le cite : « L’antisémitisme est dans l’espace domestique, il est quasi naturellement déposé dans la langue. Une des insultes des parents à leurs enfants quand ils veulent les réprimander, il suffit de les traiter de “juifs”. Et cela, toutes les familles arabes le savent. » Même son de cloche chez le producteur de cinéma franco-tunisien Saïd Ben Saïd : « Nul ne peut nier le malheur du peuple palestinien, mais il faut bien admettre que le monde arabe est, dans sa majorité, antisémite, et que cette haine des juifs a redoublé d’intensité et de profondeur non pas avec le conflit israélo-arabe, mais par une montée en puissance d’une certaine vision de l’islam. »

Pourquoi Laurent Joffrin, Edwy Plenel et tant d’autres ont-ils snobé la conférence de presse de Georges Bensoussan ? Parce qu’ils répugnaient à stigmatiser une population elle-même objet de racisme, et aussi parce qu’ils s’enorgueillissaient de défendre ces nouveaux persécutés, ces nouvelles victimes, ces nouveaux boucs émissaires, bref ces nouveaux juifs que sont aujourd’hui les musulmans. Aucun fait ne devait démentir leur gratifiante vision du monde. Si j’ai signé le manifeste contre le « nouvel antisémitisme » (dont les premières manifestations remontent à la fin du siècle dernier), c’est pour remettre enfin les pendules à l’heure. J’ai cru, après sa parution, que le règne du déni touchait à sa fin. J’ai eu tort. J’ai péché, pour une fois, par optimisme. Le parti médiatico-intellectuel ne s’est pas laissé démonter. Dans un contre-appel publié par Le Monde sous le titre « Non, l’islam radical n’est pas seul responsable », Étienne Balibar, Annie Benveniste et Véronique Nahoum-Grappe, notamment, ont prétendu que nous cherchions à intégrer tous les juifs sous la bannière du CRIF et que nous soutenions inconditionnellement le « racialisme » et le « colonialisme » d’Israël. Cette attaque diffamatoire donne raison à Jacques Julliard : depuis l’affaire Dreyfus, la gauche s’identifiait au combat contre l’antisémitisme ; aujourd’hui, on reconnaît un homme de droite à ce qu’il défend les juifs ; l’homme de gauche, lui, défend les migrants et, pour ce qui concerne les juifs, il leur demande, avant de les défendre, de condamner non tel ou tel aspect de la politique israélienne, mais le racisme congénital d’Israël.

Quelques jours après ce texte, Le Monde publiait une tribune de Marwan Muhammad et un article à sa gloire accompagné de sa photo en majesté devant le Conseil d’État. Pour l’ex-directeur exécutif du CCIF, est islamophobe toute personne qui, de près ou de loin, critique l’islam ou demande aux musulmans un effort d’intégration. On somme les musulmans de donner des gages « alors même, écrit Marwan Muhammad, qu’ils participent activement à notre société et définissent par leurs idées et leurs actes une part de ce à quoi ressemble notre pays ». Leurs idées et leurs actes, c’est-à-dire le hijab, le voile intégral, le burkini.

Le même jour, paraissait dans le supplément littéraire du Monde un article très élogieux de l’historien Pierre Albertini sur le livre que Laurence De Cock vient de consacrer à l’enseignement de l’histoire. Fondatrice du groupe Aggiornamento, Laurence De Cock veut promouvoir une histoire émancipatrice libérée des « oripeaux identitaires ». Comme le Canada de Justin Trudeau, la France désidentifiée est une pure absence ouverte à tous les vents et notamment aux volontés de Marwan Muhammad. Le mot déni ne suffit donc pas. Le parti intellectuel est le parti du néant : « Vous voyez avec angoisse la France mourir, dit-il. Détendez-vous. Cette mort n’aura pas lieu car la France n’est même pas née : elle n’a jamais existé. L’image que vous vous en faites est une dangereuse hallucination. Nous nous chargeons de vous en guérir. »

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Juin 2018 - #58

Article extrait du Magazine Causeur


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Alain Finkielkraut est philosophe et écrivain. Dernier livre paru : "A la première personne" (Gallimard).

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