C’est un renversement aussi spectaculaire qu’inattendu. Confronté à une vague républicaine aux élections législatives de novembre, ayant vu les démocrates se faire laminer dans les urnes, tenu à l’écart par nombre d’élus de son propre parti, parvenu à l’automne de sa présidence, Barack Obama a tout du « canard boiteux ». C’est un président que l’on dit affaibli, marginalisé, déjà sur la touche, ou presque.

Or que constate-t-on depuis deux mois ? Obama est hyperactif et prend seul les décisions qu’il n’a pas réussi à obtenir du Congrès pendant six ans. Résultat, il renaît. Il est plus que jamais à la barre, et a retrouvé sa place d’homme le plus puissant du pays. Mieux, il est en train de se ménager une place de choix dans l’histoire. C’est un président apaisé, heureux, souriant et décontracté qui est apparu devant les journalistes, pour sa dernière conférence de presse de l’année. « Ma présidence est entrée dans son dernier quart-temps. Il se passe toujours des choses intéressantes dans le dernier quart-temps » a-t-il déclaré,  radieux. Tombé à zéro en novembre, il est redevenu un héros en décembre.

Comment une telle métamorphose a-t-elle été possible ? Réponse : en quatre étapes et deux décrets.

En premier, un accord sur la lutte contre le réchauffement climatique  a été conclu avec la Chine le 11 novembre. Un accord mineur, sur le fond, puisqu’ n’impose aucune contrainte aux deux signataires, et donne à la Chine, premier pollueur mondial, jusqu’à 2030 avant de commencer à réduire ses émissions… Mais, sur la forme, l’événement est crucial. C’est la première fois que la Chine s’engage sur la question du climat. Comme si Obama avait su susciter, chez Xi Jinping, une prise de conscience. Et c’est un gage de bonne foi donné par Obama à ses électeurs qui attendaient depuis six ans un geste sur cette question. La cote de popularité d’Obama en a fait un grand bond en avant…

Puis, le 20 novembre, Obama a signé un décret présidentiel offrant une amnistie à cinq millions d’immigrants clandestins. Une décision forte et de longue portée. Une réforme de l’immigration est en discussion au Congrès depuis des années. Sans aboutir, faute de parvenir à un texte qui  rassemble une majorité d’élu et puisse être voté. Obama a donc fait d’une pierre deux coups, voire trois. Il a tranché dans le sens qu’il souhaitait. Il a mis en évidence l’immobilisme du Congrès  et il a défié la nouvelle majorité républicaine de s’opposer à son décret en passant son propre texte de loi. A deux ans d’une élection présidentielle il a pris le pari que les Républicains ne mettraient pas le sujet sur la table par crainte de s’aliéner le vote des minorités issues de l’immigration. Pari gagnant pour l’instant.

Troisième étape, l’effondrement du rouble, la monnaie russe qui, combiné à la baisse du prix du pétrole a précipité le pays de Vladimir Poutine dans la crise financière. Il n’y a pas forcément de quoi se réjouir, sauf si l’on s’appelle Barack Obama et que l’on a instauré des sanctions internationales contre la Russie, pour la punir de son ingérence brutale en Ukraine, et de la menace que ce comportement fait peser sur la paix en Europe. Ce conflit n’est pas résolu, mais Obama a obtenu ce qu’il souhaitait, c’est-à-dire démontrer l’efficacité d’un mode pacifique de gestion des conflits.  Il a réussi à faire perdre de sa superbe au chef du Kremlin et en espère un comportement plus coopératif à l’avenir…

Et enfin il y eut cette annonce surprise d’une main tendue vers Cuba après 54 ans d’embargo contre le régime Castriste. Il y a un an, aux obsèques de Nelson Mandela, Obama avait serré la main de Raul Castro. Cette fois, il a décidé de « normaliser » les relations entre les deux pays, en desserrant l’étau américain sur l’île et en proposant de rouvrir une ambassade à La Havane. Techniquement, il n’a pas « levé » l’embargo. Il n’en n’a pas le pouvoir. Seul un vote du Congrès peut en décider. Mais il a marqué les esprits et peut-être l’histoire. Tout comme il y eut en 1972 le voyage de Nixon en Chine, pour rétablir des relations après un hiatus de vingt-cinq ans, on se souviendra qu’il y eut en 2014, cette avancée américaine du président Obama. Avancée quasi gratuite, il faut le noter. Obama n’a rien demandé en contrepartie, sinon la libération de deux prisonniers américains.

Il est à présent question d’un accord historique imminent avec l’Iran sur leur programme nucléaire. Obama a également obtenu du nouveau gouvernement de Kaboul que des militaires américains demeurent stationnés en Afghanistan, au-delà de la limite de décembre 2014. Ce que le président Karzaï avait refusé. Et les frappes américaines et alliées contre Daech, ont stoppé la progression de ce mouvement en Irak et en Syrie.

En politique intérieure, Obama a enfin approuvé une nouvelle règlementation environnementale limitant les concentrations d’ozone, et il a obtenu un accord sur le budget qui a évité un baissé de rideau du gouvernement, c’est-à-dire la fermeture des services administratifs, faute de crédits.

Pour un président dit « boiteux », voilà une rare et impressionnante série de succès. Loin d’être battu et affaibli, Obama apparaît, tel Prométhée, libéré. Déchainé, même.

Il y a une explication très simple, et très politique, à la multiplication des décisions prises par le président Obama. Le calendrier. Obama veut agir avant que la nouvelle session du Congrès ne s’ouvre à la mi-janvier, afin de couper l’herbe sous le pied de la nouvelle majorité républicaine. En clair, il veut en faire le plus possible tant qu’il le peut encore.

Il y a une autre explication. Obama veut mettre à profit les deux années qui lui restent pour instituer les changements promis durant ses campagnes et sur lesquels il n’a jamais réussi à s’entendre avec le Congrès. Même du temps où le Sénat avait encore une majorité démocrate. Si au passage il peut se ménager une place de choix dans l’histoire, c’est encore mieux pour lui.

Il y a, toutefois, un problème sur la méthode. Le président agit par décret. C’est-à-dire sur le seul pouvoir de son autorité de chef de l’exécutif. Au mépris, pourrait-on dire, de l’opinion publique, et de l’appareil législatif. Car si les électeurs ont voté massivement en novembre pour des candidats républicains, c’est peut-être que la politique menée par les démocrates, ne leur convenait pas. Ce dont le président Obama se soucie comme d’une guigne. Il agit pour lui et pour son camp, dans le respect de la lettre des institutions, mais pas de l’esprit…

Par ailleurs, les décisions de Barack Obama sont soutenues par une part importante de l’électorat, en particulier les minorités (pour la question de l’immigration), les jeunes (pour la question cubaine et l’environnement) et les femmes (qui n’aiment pas les blocages institutionnels). Cet électorat est, certes, déjà acquis aux démocrates. Mais son enthousiasme à soutenir la cause vient d’être revivifié par le  succès.

L’ironie est qu’Obama va ainsi à l’encontre de ce qu’il avait toujours affirmé. En 2008 il avait fait campagne contre la « présidence impériale », c’est-à-dire un exécutif coupé du peuple et agissant sans contrôle. «Le problème le plus sérieux qui affecte nos institutions, disait-il alors, est celui d’un pouvoir  exécutif trop puissant et d’un président qui ne passerait jamais par le congrès » (31 mars 2008).

Deux ans plus tard, en octobre 2010, lors d’une conférence de presse, devenue fameuse, il était revenu sur la question : « Je ne suis pas roi. Je ne suis que président, avait-il dit.   Je ne peux pas agir seul,  à ma guise…. Notre système de gouvernement impose au Congrès et au président de travailler ensemble… Mon devoir est d’exécuter la loi, pas de faire la loi. »

Obama est devenu aujourd’hui le personnage qu’il combattait hier.  Il fait pour son compte ce qu’il dénonçait chez un autre. Mais, comme chacun sait, seuls les imbéciles ne changent jamais  d’avis.

*Photo : wikicommons.

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est un journaliste franco-américain, éditeur du blog "France-Amérique, le est un journaliste franco-américain, éditeur du blog "France-Amérique, le blog de Gérald Olivier" et auteur en 2013 de "Kennedy le Temps de l'Amérique aux éditions Jean Picollec
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