C’est juste un symptôme, n’est-ce pas ? On ne va pas tout de même en tirer des conclusions générales sur les rapports entre les Etats, les Institutions, les organismes publics d’un côté et, de l’autre, les entreprises privées qui semblent concentrer des pouvoirs de plus en plus gigantesques, y compris dans des domaines qui n’ont rien à faire dans le périmètre du marché, comme la santé, l’éducation ou les transports publics. Mais tout de même, l’histoire mérite qu’on s’y arrête un peu.

Les meneurs (qui n’existaient pas) enfin convoqués par la FFF

Après de nombreuses danses du ventre, euphémisations et hésitations, la Fédération Française de Football, retrouvant un instant un peu de courage politique, décide de convoquer le 17 août cinq joueurs de la honteuse équipe des Bleus devant la commission fédérale de discipline.
Il s’agit de Patrick Evra le capitaine, de Franck Ribéry le vice-capitaine, d’Eric Abidal, de Jeremy Toulalan et bien entendu de l’inénarrable Anelka, l’homme qui parle à son entraineur comme un gamin de ZEP ne le ferait pas à son professeur. À moins qu’il ne s’agisse comme Domenech d’un professeur qui ne connaît pas son boulot et qui organise des ateliers-théâtre pour que ça ne se voie pas trop. Cela n’excuse en rien le comportement d’Anelka, mais rétrospectivement, qu’est-ce que Domenech a pu ressembler à un pur produit d’IUFM ! Par exemple, quand il disait : « Mon équipe n’a pas de style de jeu a priori, c’est aux joueurs de le donner. » Cela ne vous rappelle pas l’élève au centre du système, constructeur de son propre savoir ? De même, il pratiquait l’amphigourique comme une seconde langue pour mieux cacher une absence totale de vision, et même, simplement, de maitrise de son sujet.

Le Bayern envoie la FFF sur les roses

Mais revenons à notre affaire. La première chose intéressante, c’est qu’il est reconnu qu’il y avait des meneurs alors que d’après les quelques joueurs qui se sont répandus dans les médias, tout le monde était solidaire. Cette commission peut en théorie prononcer à l’encontre des joueurs des matchs de suspension, voire des radiations à vie. Le plus souvent, on se limite au rappel à l’ordre, au blâme ou à des amendes. Parmi les cinq joueurs convoqués, Frank Ribéry va créer un précédent.

Ribéry joue au Bayern de Munich et le Bayern de Munich a fait savoir qu’il ne fallait pas compter sur son meneur de jeu pour répondre aux juges en raison du début du championnat allemand. Voilà. C’est tout. Fermez le ban. Une juridiction nationale demande des comptes à un citoyen et une entreprise étrangère, avec l’accord ou non du citoyen en question, envoie cette juridiction sur les roses, avec le mépris le plus total. Toutes proportions gardées, c’est un peu comme si la France réclamait un criminel de guerre coupable d’avoir utilisé des armes chimiques et qu’une multinationale répondait : « cela ne va pas être possible car il est indispensable à la bonne marche du secteur Recherche et Développement.»

La fable est éclairante et, rétrospectivement, montre bien que les footballeurs de cette génération sont bien des enfants de leur époque. Pour reprendre la belle phrase de Guy Debord dans ses Commentaires, « ils ressemblent plus à leur temps qu’à leurs pères ». On ne parle pas ici seulement de leur comportement autistique avec écouteurs intégrés dans les oreilles, de leur arrogance typique des nouveaux riches qui touche aussi le footeux, davantage jugé sur l’épaisseur de son compte en banque, le montant de son dernier transfert que par son habileté à centrer en retrait, n’est-ce pas, Ribery ? Non, on parle d’une hyper-classe nomadisée, errant dans les mêmes hôtels, les mêmes aéroports, les mêmes villas calibrées pour jouir du même luxe aseptisé des séries américaines, qui estime ne plus avoir de comptes à rendre à cet échelon obsolète qu’est la nation.

Footballeurs mondialisés

En ce sens, les footballeurs français, au service avant tout du club qui les surpaye, sont les traders du sport en plus d’en être les mercenaires. C’est simplement que le terrain a remplacé la salle des marchés. On ne se bat plus au nom d’un pays, ou même d’une ville, on ne se bat plus pour l’économie réelle, on se bat pour des dirigeants de banques ou de clubs qui vous gavent de prébendes délirantes afin que vous fassiez du spectacle ou de l’argent, encore plus d’argent, puisque le spectacle n’est plus une fin en soi pour le football comme la production de richesses ne l’est plus l’économie.

La FFF et sa commission de discipline découvrent ainsi le nouveau visage de la mondialisation qui va de moins en moins avoir besoin politiquement ou même juridiquement des échelons nationaux.

Vous savez sans doute quelle puissance militaire aligne en ce moment le plus grand nombre de soldats sur les points les plus chauds du globe. Les Etats-Unis ? La France ? L’OTAN ? Vous n’y êtes pas, c’est Blackwater, une entreprise militaire privée qui fournit des mercenaires mieux payés, bien mieux payés que des soldats nationaux à tous les pays qui lui demandent.

Franck Ribéry n’est plus français. Et il n’y a pas eu besoin de le déchoir de sa nationalité, ce n’est de toute manière pas le genre de menace qui peur aux riches – on sait depuis Jaurès que la patrie est le seul bien de celui qui n’a plus rien. Non, Ribéry n’est plus français : il est footballeur professionnel.

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