Ah ! Alphonse ! Ne te retourne pas dans ta tombe ! Première phrase de L’anglais sans peine, premier ouvrage de la méthode Assimil d’apprentissage de l’anglais écrit par Alphonse Chérel en 1929, My tailor is rich a de longues heures devant elle….

Chers tailleurs anglais, allemands, espagnols, italiens ou autres, ne vous billez pas, vous ne courez aucun risque de faire autre chose que d’être riches… au moins dans les écoles françaises.

Chacun sait que nous nous désolons régulièrement, nous autres les français, du niveau de langue étrangère de nos chères têtes blondes -même quand elles chaussent du 42 et ont de la moustache, ces chères têtes blondes-.

Déjà de mon temps, celui de la ménagère de moins de 50 ans, ceux qui parlent une autre langue sont ceux qui l’ont pratiquée pour des raisons professionnelles ou familiales, c’est-à-dire en dehors du cadre scolaire.

Pour ma part, je vous permets de noter que la phrase qu’il me reste de 5 ans d’allemand LV2 est « offenglisch is die katze nicht so laut wie der hund », soit « heureusement que le chat n’est pas aussi bruyant que le chien », ce qui vous en conviendrez n’est pas super facile à caser dans une conversation.

Je vous fais remarquer que c’est déjà un gros progrès par rapport à la génération de mon père, qui un jour, chez un boucher dans une île anglo-normande, a fait « bêê, bêê », s’est tapé sur les côtes et a montré ses dix doigts…. pour obtenir ses côtelettes d’agneau.

Mais revenons à nos moutons….

Nous rentrons de 6 années à l’étranger où nos enfants ont été scolarisés dans un Lycée français, où outre la mixité linguistique évidente parmi les élèves, l’enseignement des langues servait à apprendre une langue (sic). Et de préférence dans de bonnes conditions : le prof d’espagnol était espagnol, le prof d’anglais « native » et celui d’italien ou d’allemand idem. Les élèves répartis dans des niveaux de langues en fonction de leurs aptitudes et de leurs parcours antérieurs. Et dans les cours de langue, on parle la langue, on débat dans la langue en question et pour les plus avancés on y lit même des livres en VO !!!

Révolutionnaire, dites-vous ? Eh bien oui.

Retour en France cette année où le dernier scolarisé rejoint en classe de 1ère un lycée public du 8ème arrondissement parisien –qui certes n’est pas l’arrondissement le plus multiculturel de la capitale-, et découvre que le prof d’anglais est français comme celui d’espagnol, d’italien, d’allemand, etc.

So far so good. Mais découvre aussi le niveau de langue de ses petits camarades et l’accent chantant du prof de langue français….et les premiers cours de l’année où on révise le preterit anglais (LVI), la différence entre ser et estar (LV2) ou encore le vocabulaire pour se présenter en italien (LV3).

Et je vous passe le cours d’espagnol où le gamin parle mieux que le prof… qui lui fait répéter ses phrases quand il prend la parole.

Jusqu’ici ça va à peu près. Mais la cerise sur le gâteau, the cherry on the cake, c’est la découverte en réunion de début d’année, hier soir, des nouvelles épreuves de langues au baccalauréat.

Mes deux aînés ayant passé le bac avant la réforme, je suis toute ouïe face à la prof d’anglais, pour cette nouvelle découverte.

Donc quelle que soit la langue et le niveau d’apprentissage de la langue (LV1, LV2 ou LV3) l’épreuve est la même. Soit. Nos chers bambins doivent donc passer une épreuve écrite, puis deux épreuves orales.

Ayant vaguement entendu parler de la réforme avant la réunion d’hier, je me félicitais (bien que je n’y sois pas pour grand-chose) du fait que les futurs bacheliers passent les langues à l’écrit et à l’oral, ce qui n’était pas le cas avant.

Et là surprise ! pas far pas good. La première épreuve orale consiste à écouter une bande sonore de 90 secondes, sur les mêmes machines incroyablement modernes que j’avais déjà testées en 4ème il y a plus de 30 ans. Par ailleurs, chacun sait aussi que quand on va à l’étranger, les autochtones parlent par séquence de 90 secondes.

Non pas une fois l’écoute mais trois fois de suite, on ne sait jamais si ces gosses de 17-18 ans étaient un peu durs de la feuille, ensuite sans sonotone, il faut restituer le contenu de l’écoute EN FRANÇAIS.

J’avoue m’être fait remarquer à la réunion en répétant fortement et interrogativement : « EN FRANCAIS ? »

La prof d’anglais, au demeurant fort sympathique et qui n’est pas responsable de la codification des examens, m’a expliqué lentement et en articulant correctement comme si j’étais un peu lente, qu’il fallait bien que je comprenne que certains élèves voyaient bien de quoi on causait mais ne savaient pas s’exprimer dans une langue étrangère, donc qu’il ne fallait pas les pénaliser par rapport à ceux qui savaient parler. CQFD.

Pantoise ! Je me penche donc sur le BO ce matin pour comprendre cette épreuve orale. Et je lis qu’après les trois écoutes les élèves « disposent ensuite de dix minutes pour rendre compte par écrit en français de ce qu’ils ont compris, sans exigence d’exhaustivité ». La fin de la phrase me rassure grandement, en plus ils ne sont pas obligés d’avoir tout compris !

Alors pour avoir vécu à l’étranger, pour avoir deux grands enfants aujourd’hui étudiants et à qui on demande rapidement, dès le premier stage d’être parfaitement bilingues en anglais voire de maîtriser une seconde langue étrangère, je suis tranquille, la concurrence française de France n’est pas à redouter.

Sortons les gens des ministères de leurs ministères, la vraie vie, celle où on parle !, et dans plusieurs langues, est à nos portes depuis des années,  elle est l’avenir de nos gamins en Europe bien sûr mais aujourd’hui plus loin encore, et nous restons derrière porte fermée….

Et je dis, nivelons, nivelons, messieurs les pédagogues, et vous laisserez –encore plus- sur le bord de la route les gosses qui n’auront pas pu aller voir ailleurs, partir en colo de langues ou simplement prendre des cours en dehors de l’école.

Nivelons, nivelons et la fracture linguistique s’agrandira…elle ne sera demain que la tête de pont de la fracture sociale ou économique.

Nivelons, nivelons et réjouissons-nous du niveau de réussite au baccalauréat, nous pleurerons ensuite…

Hasta la vista !

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