A l’occasion de la rétrospective sur Mario Bava présentée à la Cinémathèque du 3 au 28 juillet, Jacques Déniel nous parle du cinéaste italien et d’un de ses beaux films : La Ruée des Vikings, sorti en 1961.


Profitons de la rétrospective présentée cet été à la Cinémathèque française (3 au 28 juillet 2019) et de la ressortie au cinéma de trois films, La Ruée des Vikings, Six femmes pour l’assassin, Les Trois visages de la peur pour parler de Mario Bava (1914–1980). Cinéaste italien par trop méconnu aujourd’hui, il commence à travailler dans les années quarante comme directeur de la photographie. Très apprécié pour la beauté de ses images, la flamboyance des couleurs qu’il utilise et son talent pour trouver des effets spéciaux ingénieux, on lui confie en 1960 la mise en scène d’un film devenu culte, Le Masque du démon (1960), avec l’actrice irlandaise Barbara Steele. Un coup de maître pour un premier film tourné dans un noir et blanc expressionniste somptueux servant la mise en scène sobre et rigoureuse du cinéaste, qui y développe déjà tous les thèmes et figures qui hantent son cinéma : sadisme, érotisme, violence des meurtres, décors gothiques… Il réalisera une trentaine de films dont certains ont marqué l’histoire du cinéma : Les Trois visages de la peur (1963), Le Corps et le fouet (1963), Six femmes pour l’assassin (1963), Opération peur (1966), Danger Diabolik (1968) qui a connu un grand succès public, La Baie sanglante (1971)… Avec le film La Fille qui en savait trop (1963), et surtout Six femmes pour l’assassin (1964), considéré comme son chef-d’œuvre, où il déploie son goût pour la flamboyance des couleurs et les décors saturés, Mario Bava signe l’acte de naissance du giallo, thriller à l’italienne teinté d’épouvante et de fantastique qui tire son nom des couvertures jaunes des livres policiers bon marché et populaires, où dominent les meurtres en série empreints d’un goût pour le sadisme, le fétichisme, les armes blanches et la violence. Le genre connaîtra son apogée dans les années soixante-dix avec les œuvres de Dario Argento, cinéaste influencé par Mario Bava.

Vikings contre Ecossais

J’ai choisi de mettre l’accent sur un film particulièrement méconnu et pourtant très beau. Il s’agit de La Ruée des Vikings, sorti sur les écrans en 1963, et qui a réuni 534 236 spectateurs dans notre pays (score impressionnant par rapport aux chiffres de fréquentation actuels). L’action débute en 786, sur l’île de Portland. Menées par le Baron Rutford, les troupes du roi Lothar massacrent une colonie de Vikings installée sur les côtes de l’Écosse. Lorsque le roi lui reproche sa barbarie, le Baron le fait exécuter par un comparse. La reine recueille alors un bébé viking rescapé de la tuerie, Erik, fils du roi Harald. Vingt ans après, il devient commandant de la flotte du royaume, tandis que son frère Eron, lui aussi miraculeusement vivant, prépare une nouvelle invasion vengeresse du royaume saxon.

S’inspirant du succès international du chef-d’œuvre Les Vikings de Richard Fleischer (1958), un grand classique du cinéma d’aventure, les dirigeants de la société de production italienne Galatea décident de produire un avatar peu coûteux. Ce n’est pas la première des copies de l’œuvre de Fleischer. Quelques mois auparavant est sorti Le Dernier des Vikings de Giacomo Gentilomo, dont Mario Bava reprend les acteurs principaux, Giorgio Ardisson et Cameron Mitchell, pour leur confier les rôles des frères vikings. Le scénario reprend des motifs du film de Fleischer, dont celui de la séparation des frères devenus ennemis qui ne connaissent pas le lien du sang qui les unit.

Les interprètes sont tous intéressants même si leur jeu est parfois inégal. Pour les rôles des deux frères ennemis ignorant leur filiation, Cameron Mitchell, solide acteur de série B et des péplums italiens, interprète Eron, un chef laissant apparaitre plein de charisme et de noblesse sous le masque du barbare, alors que Giorgio Ardisson, servi par son physique imposant, joue Erik, valeureux, preux et fidèle. Andrea Checchi campe un Duc méchant, fourbe et cruel. Les deux jumelles Alice et Ellen Kessler s’avèrent excellentes dans leur rôle de fiancées respectives des héros.

Malgré les moyens de production bien plus limités que ceux de son modèle, Mario Bava transcende avec une grande habileté ce budget contraint pour nous livrer une œuvre d’une grande beauté plastique, une fantaisie poétique, utilisant une palette de couleurs vives et flamboyantes, des effets spéciaux simples et astucieux. Comme à son habitude, par son grand pragmatisme et son sens du récit et de la mise en scène, il réussit à faire de la pauvreté de son budget une vertu artistique.

Macabre aux couleurs vives

Beaucoup plus cruel que l’œuvre de Richard Fleischer, le film accumule une série de visions violentes et macabres qui outrepassent les conventions permises dans le cinéma des années soixante. Construit sur le modèle des films série B qui enchantaient les spectateurs des salles populaires, La Ruée des Vikings est une sorte de tragédie antique ou shakespearienne qui fourmille de vanités – ces représentations allégoriques de la mort –  et de scènes où la violence et la barbarie sont étroitement liées à un érotisme que le cinéaste développera plus tard dans de nombreux autres films.

La Ruée des Vikings est une œuvre d’une pure splendeur plastique où le cinéaste utilise une palette de couleurs vives: des rouges sang, pourpres et grenats, du violet, du bleu, des blancs et des noirs contrastés. Mario Bava donne à sa mise en scène une forme et une ampleur digne de l’épopée traitant les motifs du double et de la gémellité, de la vengeance, du courage et du pardon sans aucune justification ni détermination psychologiques. La violence des rapports et des sentiments humains entremêlés est celle d’un monde archaïque, où les êtres vivent mus par un maelstrom de pulsions charnelles.

Bava s’avère un extraordinaire modeleur des formes et du récit du cinéma de genre. Il travaille le visuel, le faisant osciller entre séquences tournées en studio – toutes extrêmement bien éclairées – et imagerie du cinéma d’aventure pour certaines scènes d’extérieur grandioses. Véritable poème épique, le film est une ode aux éléments, un spectacle des plus flamboyants. L’eau et le feu s’y mêlent furieusement. La violence éclate, le sang et les larmes coulent, les corps sont martyrisés, la mort fait son travail de désolation. Sans égaler son illustre modèle, La Ruée des Vikings est une tragédie aux accents baroques teintée d’une sensualité et d’un érotisme très prégnants, une belle réussite tant narrative que plastique.

Rétrospective Mario Bava à la Cinémathèque française, du 3 au 28 juillet 2019.

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