Cet été, après sa rupture, Roland Jaccard a senti le besoin de faire le tri. Il nous emmène errer avec lui autour de livres qui ont marqué sa mémoire (1/10).


Me retrouvant seul chez moi avec l’espoir que ce sera définitif, j’ai mis de l’ordre dans ma bibliothèque ou tout au moins ce qu’il en reste. Une rupture entraîne le besoin de revenir sur soi-même. Les livres nous sont d’un précieux secours dans cette tentative, le plus souvent vouée à l’échec, d’explorer ce qui nous a conduit à de tels gâchis. J’ai songé qu’en prenant quelques notes sur des livres tantôt neufs, tantôt rongés par le temps et par l’humidité, j’y verrais un peu plus clair.

Il y a aussi dans ma bibliothèque quelques films pieusement conservés : ils méritent autant et parfois plus que les livres de figurer dans ce mémento où le pire voisine avec le meilleur, à l’image de ma vie.

J’éprouve un certain soulagement à l’idée d’entreprendre cet inventaire : je me sentirai moins seul. Il n’est pas exclu que j’en sorte revivifié. L’hypothèse contraire est également plausible : celle d’une momie qui ne trouve plus la force de vivre que dans de vieux grimoires et des films muets ou oubliés. Tentons néanmoins l’expérience.

  1. Wystan Hugh Auden : Dis-moi la vérité sur l’amour

Auden est mort à Vienne en 1973, une ville idéale pour mourir. J’y suis d’ailleurs mort plusieurs fois. Auden voulait savoir la vérité sur l’amour. Il pensait, tout en présumant qu’il avait tort, que l’amour durait toujours. Ce ne fut pas le cas. Ça n’est jamais le cas. Alors, il écrivit ce poème : « Ô, dis-moi la vérité sur l’amour » qui débute ainsi :

« D’aucuns disent que l’amour est un petit garçon, 

D’autres disent que c’est un oiseau,

D’aucuns disent qu’il fait tourner le monde,

D’autres disent que c’est absurde,

Et quand je demandai au voisin, 

Qui feignait de s’y entendre,

Sa femme se fâcha vraiment, 

Et dit qu’il ne faisait pas le poids. »

Sans doute n’ai-je pas fait le poids. Trop frivole, trop égoïste, trop désabusé. C’est un sujet de conversation assez ordinaire, paraît-il, sur les navires transatlantiques et dans les récits de suicides. Auden assure l’avoir même vu griffonné au dos des indicateurs de chemin de fer. Faut-il pour autant éteindre toutes les étoiles, emballer la lune et démonter le soleil, vider l’océan, car plus rien maintenant ne vaudrait la peine ? Les solutions extrêmes sont encore une forme d’amour. Tout au moins pour ceux qui n’ont jamais compris qu’il faut se prêter aux autres et ne se donner qu’à soi-même. Il me semble l’avoir toujours su. Avec la conséquence (funeste ?) que je n’ai plus personne à aimer si ce n’est mon double espresso au comptoir d’un bistrot.

  1. Marie Gauthier : Court vêtue

Le titre m’a attiré, le prénom de l’auteur également dont c’est le premier roman. Marie Gauthier a fait ses études à Lyon comme une certaine Marie Céhère qui a écrit Les Petits Poissons. J’ai une fâcheuse tendance à sous-estimer les livres écrits par des jeunes filles. J’ai tort. C’est peut-être le moment de leur vie – le seul – où sans que rien ne les retienne, elles peuvent se livrer à des jeux pervers et morbides en pure inconscience, sans qu’aucune barrière morale ne les arrête. Bientôt, elles seront des écrivaines soucieuses de leur réputation et connaissant les mille ficelles qui leur permettront d’apparaître tantôt comme des victimes, tantôt comme des libertines.

Dans Court vêtue, Gilberte, seize ans, travaille dans une supérette et s’éclipse parfois avec des hommes, se demandant pourquoi « ils en ont tous après elle ». Elle raconte ses frasques à Félix, quatorze ans, qui la convoite. C’est délicieux, avec un art de la concision et un charme vénéneux. L’amour devrait être réservé à l’adolescence, me suis-je dit à la lecture ce ce bref récit. Cette légèreté s’enfuit si vite. On sait qu’on ne la retrouvera jamais. La laideur irrémissible, tant physique que mentale, du monde adulte finit toujours par l’emporter. On la retrouve parfois dans nos rêves. Le chagrin n’en est que plus violent.

  1. Éric Neuhoff : L’amour sur un plateau (de cinéma)

Je fais toujours confiance à Éric Neuhoff. Parce qu’il est un excellent écrivain et que les écrivains parlent souvent mieux de cinéma que les critiques. Ils ont déjà un énorme avantage sur ces derniers : ils savent écrire. Il m’avait conseillé Asako I&II du japonais Riüsuke Hamaguchi avec la sublime Erika Katara. Il trouvait quelque chose de quasiment proustien dans ce Vertigo à l’envers. Il n’avait pas tort : le premier amour ne s’efface pas. Tout ce qui suit n’en est que l’écho. Chacun feint de l’ignorer, mais personne n’est dupe. Nous n’aimons jamais que la même personne, même et surtout si nous voulons échapper à cette malédiction. Proust parlait de notre poupée intérieure. En est-il de même pour les femmes ? C’est toute l’histoire d’Asako I&II.

Il y a évidemment ces couples mythiques au cinéma (Orson Welles et Rita Hayworth, Vadim et Bardot, Godard et Bardot, Rossellini et Ingrid Bergman, Woody Allen et Diane Keaton, Ingmar Bergman et Liv Ullmann, Romain Gary et Jean Seberg, Federico Fellini et Giulietta Masina et j’en passe). Ce sont d’eux dont parle Éric Neuhoff, de la manière dont on voit leur sentiment éclore sur la pellicule, du frémissement qu’ils provoquent chez le spectateur. Si les actrices n’existaient pas, dit-il, les hommes ne tomberaient pas amoureux. Ou du moins ne sauraient-ils comment s’y prendre.

Quand Joseph Sternberg, ce juif viennois qui avait rajouté un von à son nom comme Stroheim, présente Marlène Dietrich à la presse, il conclut : « Et en plus de tout ça, elle possède une qualité rare chez les femmes : de la cervelle ». Il sera son pygmalion : il lui impose un régime. Avant lui, elle avait des allures de travesti. « Il en fit, écrit Neuhoff, la quintessence de la féminité dangereuse, de l’érotisme trouble, de l’androgynie inquiétante.» Les films sont faits pour modeler des femmes fatales. On l’a oublié aujourd’hui. Quelle actrice écrirait sur son dos comme Marlène « Je ne suis rien sans toi » ?En 1969, elle n’alla pas à son enterrement. « On n’aurait photographié que moi ».

À ma modeste échelle, j’ai voulu être le Pygmalion de quelques Galatées – Linda Lê, Yé Li, Marie Céhère. Ce fut un échec cuisant. Je me console avec le livre d’Éric Neuhoff.

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