C’est qui est à la fois émouvant et diablement drôle dans la façon dont la presse polonaise rend compte de la campagne présidentielle en France, c’est qu’on a l’impression que l’affaire serait sérieuse. Comme si les Français n’avaient pas quitté le champ politique au profit de l’évènementiel, tantôt en inspectant avec minutie les étiquettes sur la garde-robe des concurrents au trône, tantôt en érigeant des barrages contre un parti qui ne s’est jamais réellement destiné à gouverner.

Des europhiles pas comme les nôtres

De sorte que les propos du candidat favori de Dany Boon et du PDG de Meetic à la présidence de la République, ont provoqué une vraie polémique au bord de la Vistule. A un journaliste de La Voix du Nord, Macron avait déclaré au lendemain de sa visite sur le site de Whirlpool : « Dans les trois mois qui suivront mon élection, il y aura une décision prise sur la Pologne. Je mets ma responsabilité sur la table sur ce sujet. On ne peut pas avoir un pays qui joue des écarts fiscaux et sociaux au sein de l’Union européenne et qui est en infraction de tous les principes de l’Union ». Mais si, justement. C’est le principe même du fonctionnement de cette instance qui fait que les Polonais sont europhiles, tandis que les Français sont eurosceptiques. Pour que des sanctions soient engagées cet été, privant la Pologne de sa voix au sein du Conseil des ministres de l’Union européenne, il faut l’unanimité. Or à moins que Victor Orban ne succombe à la peste noire qu’un Syrien ou autre Somalien aurait réussi à introduire en Hongrie, en franchissant un trou négligé dans le mur anti-migrant à la frontière avec la Serbie, on ne voit pas comment cette unanimité pourrait être atteinte.

Kaczynski fier de sa « démocratie totale »

Les Polonais le savent mais, par une mauvaise habitude contractée dans le passé, ils aiment se faire peur. Du coup, la presse libérale évoque une « nouvelle effrayante » (sic !) et déplore « une image désastreuse de la Pologne en France », tout en se réjouissant de la victoire programmée d’Emmanuel Macron, qui saura enfin discipliner le détestable populiste Kaczynski. Ce dernier, cité par le candidat d’En Marche lors de son meeting du 1er Mai comme «allié » de Marine Le Pen et Vladimir Poutine, a décidé d’adopter une attitude délicieusement dictatoriale. Sans qu’il lui passe par la tête de se justifier de ses alliances, il s’est limité à déclarer : « Nous avons une démocratie totale en Pologne, peut-être la meilleure en Europe. ». C’est presque certain, tant que la Turquie ne fait pas partie de la famille. Blagues à part, imputer à Kaczynski une affinité quelconque avec Poutine, est indigne d’un ancien élève de l’ENA.

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Et à plus forte raison qu’Erdogan, lui, a dû vraiment taper dans l’œil du Polonais car tous les eurodéputés du parti Droit et Justice ont voté contre la résolution de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, inquiète de la situation en Turquie. Décidément plus doué en histoire-géo que le candidat français, le social-démocrate Martin Schulz, qui se dit prêt à battre Angela Merkel aux prochaines législatives, l’a compris sans peine. Et aux journalistes démocrates polonais d’enclencher le signal d’alarme : « Schulz a évoqué Kaczynski aux côtés de Trump et d’Erdogan, comme étant les ennemis de la démocratie. En France le thème polonais est apparu à la fin de la campagne. En Allemagne, il risque de devenir un des sujets principaux dès le début. Les hommes politiques européens seront en compétition pour savoir lequel sanctionnera la Pologne plus durement ! ». D’évidence, on ne le souhaite pas. Surtout par respect des peuples concernés -les Français comme les Allemands méritent d’autres promesses non-tenues que celle de sanctionner les Polonais-, et pas par  crainte de voir la destinée de la Pologne chamboulée. Car le pays semble résister vaillamment à toute attaque et même montre ses muscles.

Pas de leçons à recevoir de Hollande

En effet, l’obstination des médias polonais à surévaluer les menaces d’Emmanuel Macron n’a d’égal que la nonchalance du gouvernement polonais à leur accorder la moindre importance. Il fallait s’y attendre. Lors du sommet de l’UE en mars dernier, la première ministre Beata Szczyglo avait d’ores et déjà donné le ton, lançant à l’adresse de François Hollande qu’elle n’avait pas de leçons à recevoir de la part d’un Président qui bénéficie de 4% de soutien et bientôt cessera d’être Président. Concernant les bravades de Macron, le ton n’a guère changé. « Jusqu’à présent, Emmanuel Macron pestait contre Marine Le Pen, qu’il avait accusé de saper le sens de l’intégration européenne. Avec sa déclaration, il a démontré à quel point il est difficile de le distinguer de sa rivale. C’est curieux venant de la part d’un grand défenseur de l’Union européenne ! », a ainsi commenté l’incident le vice-ministre des Affaires étrangères, Karol Szymanski. Il faut préciser que Mr. Szymanski a visiblement une vision périmée de l’UE, celle de l’époque où M. Macron ne parlait pas encore du libéralisme à visage humain (excusez l’oxymore), mais du libéralisme tout court.

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La preuve en est que sollicité de définir le dit «sens de l’intégration européenne », il s’est fondu en explication digne d’un banquier de chez Rothschild ou du moins de la BCE: « Le sens de l’intégration européenne c’est le marché commun, qui donne aux investisseurs la liberté d’agir là où ils le souhaitent. Le marché commun signifie que nous sommes tous d’accord pour participer à une concurrence ouverte. Et cela fait longtemps que la Pologne ne gagne pas sur ce marché grâce au coût peu élevé du travail ! Tous simplement nous sommes compétitifs et avons une économie propice aux investissements étrangers. ». Pour conclure Szymanski a conseillé à Macron de réfléchir sur ce qui cloche en France, étant donné qu’elle n’attire plus les capitaux étrangers. Le temps viendra, après le 7 mai, quand on aura un peu oublié l’histoire des valeurs autres qu’économiques. Comme disait Théognis de Mégare, « On se lasse de tout, sauf de l’argent. ».

L’Europe sociale attendra

En attendant, nous pouvons encore faire semblant de croire que c’est « une Europe qui protège » qu’Emmanuel Macron ambitionne d’instaurer, en grondant les business-friendly populistes polonais. Tant que le dumping social ne sera pas aboli par une résolution européenne inédite -autant dire jamais- ces derniers se savent libres de promouvoir à peu près toutes les mesures qui leur paraissent bénéfiques à leur pays : zéro immigration, justice politisée, médias publics sous contrôle. Rien de moins certain que les ouvriers de Whirlpool trouveraient à y redire, si seulement cela aurait pu sauver leur usine en train de s’envoler en containers vers une nouvelle plateforme de production à Lodz.

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Paulina Dalmayer
est journaliste et travaille dans l'édition.