Je ne sais pas pour vous, mais moi, les réseaux sociaux, ça a tendance à me rendre parano. Surtout pendant la présidentielle. Depuis le début de cette campagne, beaucoup de mes amis Facebook me mettent quotidiennement en garde. Tel ou tel candidat, s’il est élu, ferait courir de terribles dangers à notre pays, à notre République ou pire encore à notre portefeuille ! Sans mes copains, je ne me serais jamais douté que tous ceux qui briguent la présidence sont des nazis ou des Pol Pot en puissance, des crétins idéalistes, des truands ou encore des affairistes, suppôts du capitalisme et des banques. Et qu’ils vont tous mener notre pays à la ruine ou à la guerre civile. Résultat, je commence vraiment à avoir les jetons à force de traîner sur la Toile.

Quand vous êtes journaliste, vous avez beaucoup d’amis de gauche

Fernand, Pierre-Henri et Adeline[1. Les prénoms ont été modifiés par pure lâcheté, histoire que je ne perde pas trop d’amis Facebook d’un coup.] m’avertissent à intervalle régulier, via leur mur Facebook : Mélenchon est un trotskiste populiste, qui veut pactiser avec Cuba dans une soi-disant alliance bolivarienne. Une sorte de Chavez franchouillard, totalitariste, qui prône un programme économique bolchevique, dixit mon pote Henri, avec qui je joue régulièrement au golf. Staline rôde dans les parages.

Philippe, Anthony, José et Coco (c’est son surnom) m’alertent eux fréquemment au sujet du jeune Emmanuel Macron, le candidat du système, du monde de la finance, du patronat, bref des nantis. Un Justin Bieber de la politique, un cambiste un peu communautariste sur les bords, qui égrène les tartes à la crème durant ses discours. En plus d’être creux et inexpérimenté, ce spoliateur en herbe serait téléguidé par les multinationales et a le profil type de l’esclavagiste, selon ma vieille amie Rosalie, une grande fan de Joey Starr.

Marine Le Pen elle, c’est Vichy, Mussolini, Hitler, le retour des heures les plus sombres de notre histoire, le racisme, la haine, le repli sur soi, une menace pour notre République, Armageddon, que sais-je encore. Bon là, inutile d’énumérer les prénoms de tous les camarades qui me mettent en garde contre le péril brun, ce serait un peu fastidieux. Quand vous êtes journaliste, vous avez beaucoup d’amis journalistes, donc de gauche, désolé pour le pléonasme.

Fillon amalgamé à… Capone

Benoît Hamon, c’est la gauche qui rêve, un naïf irresponsable qui va créer un peuple d’assistés et de fainéants avec son revenu universel, dixit Louis-Philippe, un pote que j’ai rencontré lors d’un safari au Kenya. Chantal, Marie, Charles et surtout Manuel soulignent en plus qu’il flirte avec le communautarisme et l’islamisme, ce qui par les temps qui courent est passible de haute-trahison. Judas quoi, ou Laval, au choix.

Enfin, François Fillon, c’est Al Capone. En pire. Et dire que sans le formidable travail d’investigation des médias et la célérité légendaire de notre Justice, nous ne l’aurions jamais su. Trente-cinq ans que le gars fait de la politique et pas une casserole. A deux mois près, personne n’aurait connu le vrai visage de ce margoulin qui était bien parti pour devenir notre prochain président. Ouf, on l’a échappé belle ! Ce catho un peu vieille France, selon mon ancien collègue Thomas, emploie aux frais du contribuable sa femme et ses enfants alors que ceux-ci foutent que dalle. Il reçoit ses costumes gratos et emprunte même 30 000 euros sans intérêt. Quel escroc ! D’après Gérard, Gégé pour les intimes, Fillon aurait aussi traversé hors des passages cloutés le 30 février 1993 et rémunéré une femme de ménage au black…

Bon, du coup, j’étais bien emmerdé moi le 23 avril dernier, dans mon isoloir. C’est vrai quoi, mes amis sont bien gentils, mais si on vous donne le choix entre Pol Pot, un négrier, Eichmann, Tariq Ramadan et Rastatopoulos, vous votez pour qui vous ? Déjà que coincé seul dans 80 cm², entouré d’un rideau sombre, c’est suffisamment angoissant comme ça. Sans parler des risques d’attentats…

Il y a quand même un truc qui me chiffonne. Comment le Conseil constitutionnel, garant de notre République, a-t-il pu avaliser la candidature de tels psychopathes ? Pourquoi la Justice laisse t-elle ces êtres malveillants se présenter aux élections afin de succéder à un « capitaine de pédalo incompétent et mou du gland », dixit Jean, le président de mon club de scrabble ? Ils devraient tous être munis d’un bracelet électronique, voire même exilés à Cayenne ou aux îles Kerguelen, non ? Comment les Français ont-ils pu donner massivement leur suffrage à ces gens-là ?

People insultants

A force de traîner sur les réseaux sociaux, d’écouter mes copains et de mater les chaînes infos, ce qui devait arriver arriva. Le week-end dernier, j’ai paniqué. En naviguant sur twitter, j’apprends grâce à Dominique que Nicolas Dupont-Aignan est un collabo-pétainiste, en plus d’être un trou du cul selon Matthieu, une petite « teupu » dixit Benjamin ou encore une grosse merde, pour Gilles.

C’est la goutte d’eau de trop. Je révèle à ma femme que la France va dans le mur car sa classe politique est composée de déséquilibrés mentaux, de lâches et de brigands. Il faut qu’on quitte le pays au plus vite. Je l’exhorte à faire ses valises, on laissera le chat à Tante Berthe, mais on prend quand même les enfants avec nous. Il paraît que dans le sud de l’Espagne, les maisons se vendent pour une bouchée de pain. Le chauffeur de taxi qui nous amène à l’aéroport roule en Volkswagen, la voiture des nazis. Il n’aura donc aucun pourboire.

A Orly, je croise Philou, le frère de mon ex, à qui je détaille mon projet de m’installer à Marbella. « Tu es dingue, c’est en plein sur une faille sismique », m’informe t-il. Du coup, ma femme – à qui je viens de révéler l’existence de mon ex -, m’oblige à rentrer illico à la maison. Je téléphone à mon serrurier pour qu’il vienne m’installer deux serrures supplémentaires, un cadenas, un loquet ainsi qu’une porte blindée. Pour la vidéosurveillance, j’attendrai le résultat du second tour. Le soir, je me lave les dents avant de me coucher. Dans le miroir, il me semble apercevoir le clone d’Anthony Perkins dans Psychose. Je sens que la nuit va être longue…

Partager
Franck Crudo
Journaliste. Il a notamment participé au lancement de 20 Journaliste. Il a notamment participé au lancement du quotidien 20 Minutes en France début 2002 et a récemment écrit pour Contrepoints