L’élégance masculine comme manière de s’affirmer et de reconquérir notre souveraineté vestimentaire : Monsieur Nostalgie sonne le tocsin
La rue est devenue désespérante. Nous nous sommes collectivement habitués et résignés à la laideur de nos habits. Le vêtement mondialisé a emporté la bataille des mentalités. Matières consommables, qualité déplorable, cycle infernal de surproduction, gabegie environnementale et confection inhumaine ; là-bas, à des milliers de kilomètres, dans la moiteur des climats changeants, on fabrique pour alimenter un marché sans garde-fous. La machine tourne à plein régime et on préfère regarder ailleurs.
Défaitisme
Il y a comme une défaite intellectuelle dans nos rues, dans nos hémicycles, à la sortie de nos écoles, aucun espace n’échappe à cette forme d’abandon, aussi bien chez nos dirigeants que dans la foule anonyme. Le bel habit masculin a disparu. Le soulier cousu et le cuir patiné sont les témoins d’une époque révolue. S’afficher avec, oser le brio si incommode, renoncer à la transparence, casser la monotonie sont les marques d’une résistance intérieure. Ne pas abdiquer au confort du tyran « jogging » et de la reine basket ; il en faut du courage pour se soulever et dire non. Le laisser-aller est un prêt-à-porter si facile à adopter. L’invisibilité a gagné. Nous sommes tous tombés dans ce piège de l’indifférenciation. Peu importe l’âge ou le milieu d’appartenance, la profession ou le nombre d’années d’études au compteur, dans les bureaux des étages élevés ou au restaurant, le samedi soir, une vague de défaitisme a envahi nos penderies. L’habit moderne, ample et jetable, bavard et insane, est notre nouveau corset. Tous, nous avons entassé des kilos de vêtements « bon marché », dans une sorte de frénésie acheteuse irresponsable. Nous avons été faibles. Au début, nous étions heureux d’accumuler et de suivre cette mode tempétueuse. Nous étions les bons soldats de la « Fashion culture ». Et puis, un jour, notre état de délitement nous a frappés. Nous sommes tombés sur de vieilles photos de famille.
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C’était mieux avant !
L’allure de nos aïeux a jeté le trouble. Ils avaient une prestance inhabituelle, une mise soignée, la courtoisie du costume bien taillé, le désir de faire honneur à leur famille, que ce soit lors d’un baptême ou d’une noce. Après souvent un travail de force, manuel et salissant, ils s’habillaient convenablement pour le respect des autres et aussi pour leur propre plaisir. Comme ils relisaient vingt fois une lettre traquant une faute d’orthographe avant de l’envoyer à une administration tatillonne, ils nouaient leur cravate avec une attention d’airain, avant de sortir de chez eux. Leur chemise amidonnée et leur pantalon repassé. Sans faux pli et parfois en faux col. Ces gestes simples et répétés au fil d’une longue vie étaient empreints d’une grande dignité. Ils nous paraissent aujourd’hui incroyablement audacieux, presque chevaleresques. Ils brouillaient aussi les cartes du destin. Qui aurait pu croire que derrière ces élégants-là, portant fièrement le trois pièces, se cachaient des menuisiers, des bistrotiers, des ouvriers tanneurs ou des employés des Postes. Nous avons eu alors, tout à coup, honte de nos guenilles, de nos tissus industriels, de nos chaussures collées à la va-vite et de notre indolence satisfaite. Il semble que ce relâchement généralisé soit arrivé à son terme. Un sursaut salutaire se met en marche timidement. Notre pays se réveille doucement, il ouvre un œil, encore groggy d’avoir subi tant de tenues infâmes. Ce n’est pas un raz-de-marée. L’étincelle est pourtant là. L’envie d’exister et de ne plus subir. Le goût de s’afficher avec un joli manteau en laine, avec un blazer à l’épaule suave ou avec une paire de richelieu brillante n’est plus l’apanage d’une caste en particulier ou d’un portefeuille rebondi. La seconde main a sonné le tocsin du relâchement. Les jeunes générations ont désormais soif de connaître la vérité sur les méthodes de fabrication et de retrouver l’éclat du passé. Ils s’habillent en conscience. Ils comprennent pourquoi la France a perdu tant de savoir-faire au contraire de l’Italie plus sensible à la notion d’atelier.
Un enjeu de souveraineté nationale
Il s’agit là, d’un enjeu de souveraineté et d’éducation. L’apprentissage étant à l’origine de tout. Les réseaux sociaux ont été, en l’espèce, de précieux lanceurs d’alerte. Des figures se sont imposées sur ce secteur sinistré. Le grand public a été touché par le sartorialisme partageur d’un Hugo Jacomet, par la réussite du magazine L’Etiquette et surtout par des centaines de bottiers, de tailleurs, de chemisiers qui ont diffusé leur expérience sur Internet dans de courtes vidéos. Ils ont enfin communiqué ! Nous avons été fascinés par l’intelligence de la main et le cheminement de la création. Le beau travail, dans les règles d’art, précision et virtuosité, nous rassure et nous ancre. On ne s’endort plus en « scrollant » des images de chats mais en visionnant des ressemelages de brogues et de boots. L’effet est à la fois hypnotique et apaisant. Le meilleur des antidépresseurs. La trépointe n’a plus de secret pour nous. On écouterait des heures ce collectionneur de blousons d’aviateur de la Seconde guerre ou cet as du ciseau évoquant le tombé d’une veste, ce dos impeccable comme s’il parlait d’une sculpture. Entre Le Bernin et lui, un fil se tend.


