Le 27 février, un objet iconique sera vendu aux enchères à Vannes. Une torche ayant porté la flamme des JO d’hiver de Grenoble 1968 sera proposée aux collectionneurs. Retour sur une année doublement historique pour la nation française.


« C’est historique ! » La phrase préférée des journalistes sportifs. Il est vrai que, depuis que nous sommes en paix, les confrontations dans les stades ont avantageusement remplacé les guerres. Les nations s’étalonnent à l’aune de leurs médaillés. Et il faut reconnaître que c’est tout de même plus cordial qu’avec des canons de 75 ou des chars Panzer.

L’époque de Vuarnet, Calmat, Mimoun, Killy…

1968 le fut doublement, historique. Je vous parle d’un temps que les moins de 60 ans ne peuvent pas connaître. Quand l’année commence, Charles Aznavour triomphe à l’Olympia. La France fredonne « La bohème ». Dans un stade bondé, conçu pour la circonstance, Grenoble attend le Général et la flamme qui brûlera pendant toute la durée des Jeux. La France éternelle déroule son tapis rouge aux télévisions du monde entier, en couleur. Nul alors ne songe qu’une certaine France, dans ce qu’elle a de traditionnel, va s’éteindre avec elle.

Selon la tradition empruntée à l’Antiquité, la torche a quitté le Mont Olympe pour Athènes où elle a pris l’avion pour Paris. Elle va passer de main en main, parcourant plus de 7000 km, portée par 5000 relayeurs. A Orly, elle est réceptionnée par Jean Vuarnet, médaillé d’or aux JO d’hiver de Squaw-Valley en 1960. Le premier relais sur le sol français est assuré par Alain Mimoun, coureur de fond médaillé d’or aux JO de Melbourne en 1956 et triple médaillé d’argent à Londres 1948 et Helsinki 1952.

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Le 6 février, lors de la cérémonie d’ouverture, la flamme entre dans le stade olympique de Grenoble dans les mains du patineur Alain Calmat, médaillé d’argent à Innsbruck en 1964, sur la poitrine duquel on a placé un micro. Le public massé dans les gradins peut entendre les battements amplifiés de son cœur tandis qu’il gravit les marches pour atteindre la vasque de quatre mètres de diamètre, dessinée par le sculpteur César, équipée de soixante-dix brûleurs.

Emmenée par Jean-Claude Killy, qui domine alors tous ses concurrents sur le circuit mondial, l’équipe de France de ski alpin entre dans la légende des Jeux en raflant huit médailles dont quatre en or. Trois pour Killy qui remporte le slalom géant, le slalom spécial et la descente dont Guy Perillat s’attribue la médaille d’argent pour un doublé historique. Chez les filles Marielle Goitschel rafle l’or en descente et Isabelle Mir l’argent, tandis qu’Annie Famose récolte l’argent en géant et le bronze en slalom.

Naissance du mythe Jean-Claude Killy

La jeunesse française exulte devant l’exploit d’une équipe multi-médaillée. Avec sa figure de play-boy, Killy devient l’idole d’une génération. A peine redescendu du podium où on lui a remis son dernier trophée (excusez du peu, comme dirait Michel Drucker, qui était déjà là pour commenter), il annonce qu’il met un terme à sa carrière de compétiteur. Le mythe est en route. Jean-Claude Killy sera par la suite désigné « champion du siècle ».

C’est la première grande victoire française de l’après-guerre – cette guerre un peu gagnée, comme aurait dit Talleyrand. Les glaciers de Grenoble reflètent une France glorieuse brillant de tous ses feux. Celle dont le général de Gaulle disait que « la Providence l’avait créée pour des succès achevés ou des malheurs exemplaires ». Le journal suisse Sport écrit « Les Jeux de Grenoble pourraient être définis comme les Jeux de l’amabilité, de la politesse, du tact et du sourire. L’organisation en a été proche de la perfection ».

Mai 68 fait oublier l’exploit

À ce concert d’amabilités succèderont bientôt des slogans nettement moins policés : « Sous les pavés, la plage », ou « Il est interdit d’interdire » seront les mots d’ordre d’un printemps agité. Le 22 mars, Daniel Cohn-Bendit, surnommé Dany le rouge, prend la tête d’un mouvement qui occupe les locaux de la faculté de Nanterre, donnant le la d’une révolte de la jeunesse qui brûle de s’émanciper. En quelques semaines, la contestation enfle, le mouvement dégénère en climat insurrectionnel. Paris n’est plus qu’un champ de barricades en feu. C’est la « chienlit ». On craint le pire. De Gaulle disparait à Baden-Baden.

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Le 19 décembre, quand les athlètes français sont, pour la première fois, reçus au Palais de l’Élysée avec les médaillés des jeux d’été à Mexico, le pays a retrouvé son calme. Mais le monde a changé. Le sauveur de la France libre n’est plus qu’un monarque en sursis. Le 27 avril 1969, les Français donnent congé au général de Gaulle à l’issue d’un référendum dont il a pris la malheureuse initiative. Le flower power a gagné la jeunesse occidentale qui communie à Woodstock avec Jimmy Hendrix et Joan Baez. La fille aînée de l’Église s’affiche bientôt seins nus sur les plages et revendique la libération sexuelle.

Un demi-siècle plus tard, Mai 68 fait un procès à Mai 68. Les J.O. de Grenoble ont été avalés par l’amnésie générale. De cette année extraordinaire, il ne reste des témoins nostalgiques, et parfois un objet retrouvé qui en rappelle les grandes heures. Telle cette torche qui a porté la flamme des JO de Grenoble et qui sera mise aux enchères à Vannes, le 27 février par maître Jack-Philippe Ruellan. A mi-chemin entre le marché de l’art et celui du souvenir, cet objet iconique est estimé entre 30 et 50 000 euros. Il n’y a plus que le marché pour mettre en valeur la mémoire. Une torche des Jeux d’Helsinki s’est déjà envolée jusqu’à 150 000 euros.

Record à battre.

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