Des échanges tendus ont eu lieu hier entre des usagers et des membres de l’association « Alliance citoyenne » à la piscine municipale Jean Bron à Grenoble. Ces tensions viennent rappeler que le burkini n’est pas un simple costume religieux folklorique. Il affirme la volonté d’imposer un projet total et hégémonique, avide de contrôler chaque aspect de la vie privée ou publique. 


Depuis plusieurs semaines, Grenoble est le théâtre d’une campagne de pression et de désinformation de la part d’une association partageant largement l’idéologie des Frères Musulmans. A plusieurs reprises, des groupes de femmes sont entrés dans une piscine municipale pour s’y baigner en burkini, au mépris du règlement intérieur et au mépris évident d’un certain art de vivre de l’Occident où elles ont choisi d’habiter, et de plusieurs des principes fondamentaux de la République.

Lucide Zineb El Rhazoui

Comme souvent, ce qui se cache derrière le masque des bons sentiments et de la défense des droits n’est qu’une démonstration de force de l’islamisme. Zineb El Rhazoui le dénonce et le prouve, soulignant les collusions entre l’association « Alliance Citoyenne » à l’origine des coups de force de Grenoble, les Frères Musulmans, et toute une sphère islamiste qui préfère condamner les victimes des attentats jihadistes que leurs auteurs : le slogan « n’oubliez pas que c’est Charlie qui a dégainé le premier » est infâme, comme si blesser l’ego surdimensionné de certains ou froisser leurs tabous personnels était du même ordre qu’assassiner…

Christian Romain a très justement montré l’absurdité de la plupart des arguments invoqués par « Alliance Citoyenne », même si j’irai plus loin en rappelant que, tout comme l’habillement ou une cigarette, la religion ne fait pas partie de l’être d’une personne, contrairement à son ethnie, son sexe ou son orientation sexuelle. La religion relève de l’intime et touche au cœur les croyants, certes, mais elle est et demeure un choix. Certains musulmans choisissent l’islam humaniste, l’islam des théophanies, l’islam d’Abdennour Bidar ou de Maajid Nawaz, et pour paraphraser Yadh Ben Achour choisissent de prier un Dieu qui préfère voir l’Homme comme un ami que comme un esclave1. D’autres musulmans choisissent l’islam coranique littéraliste, l’islam des Frères Musulmans, des salafistes, des wahhabites, ou l’islam de l’État Islamique, et choisissent de s’incliner devant la puissance arbitraire d’un Moloch qui ne reconnaît à l’Homme ni dignité intrinsèque ni véritable liberté. Tous choisissent, et doivent tôt ou tard assumer leurs choix. Trop de fanatiques veulent nier la liberté de conscience, ne manquons pas une occasion de la réaffirmer : la religion n’est pas une couleur de peau !

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Malgré les déclarations louables de Marlène Schiappa, les réactions officielles restent très insuffisantes : que je sache, il n’est pas envisagé sérieusement de mettre fin au financement public d’« Alliance Citoyenne », ni de procéder à sa dissolution administrative. Sans parler des prises de position d’un ami proche (semble-t-il) du chef de l’État, qu’Emmanuel Macron n’a pas cru bon de désavouer. Je ne suis moi-même pas toujours d’accord avec mes amis, loin de là, mais aucun ne se permettrait de se réclamer de notre amitié pour essayer de promouvoir des idées que je condamne. Manque-t-il à Yassine Belattar cette élémentaire honnêteté, ou le président de la République soutient-il ses engagements communautaristes ?

En outre, même parmi les adversaires résolus du burkini, une hésitation demeure pour savoir s’il faut le combattre sur le terrain de la laïcité ou du féminisme. Les deux, tout simplement.

Grave atteinte à la laïcité

Laïcité d’abord. Sans le prétexte religieux, le port du burkini dans les piscines serait interdit pour des raisons d’hygiène, et nul ne songerait à accorder le moindre crédit à l’argument du « je m’habille comme je veux ». Or, envisager une exception à la loi commune pour les prescriptions religieuses est bel et bien une atteinte à la laïcité. Et même si les questions vestimentaires peuvent sembler anecdotiques, la gravité d’une telle atteinte ne doit pas être sous-estimée.

Accepter le burkini là où l’on refuse les shorts de bain, ce serait reconnaître un poids juridique à la règle religieuse, en l’occurrence à la charia. Aujourd’hui dans les piscines, et demain ? Jusqu’où cette « tolérance » amènerait-elle l’État à renoncer à la loi de la République pour se plier à je ne sais quelles lois révélées ? Lois évidemment opposées les unes aux autres selon les religions dont elles sont issues. Lois reposant sur des arguments irrationnels et invérifiables, et donc impossibles à partager entre citoyens de confessions différentes, ces incompatibilités multiples ne pouvant alors que conduire à la fragmentation du territoire en enclaves chacune régie par des règles communautaristes différentes.

Féminisme républicain

Pire encore. Accepter le burkini sous prétexte que cet « accommodement » serait nécessaire pour que les musulmanes puissent accéder à la piscine, ce serait donner une légitimité officielle à l’affirmation délirante selon laquelle une musulmane ne pourrait pas ôter son voile, par goût personnel ou ne serait-ce que pour respecter la sensibilité du peuple au sein duquel elle a choisi de demeurer. Ce serait accepter que la loi religieuse s’impose aux croyants à tout moment, dans chaque activité, chaque aspect de leur vie, et que la loi républicaine doit renoncer à s’imposer pour abandonner certains citoyens à cette emprise permanente, qui la supplanterait et donc supplanterait aussi les libertés qu’elle garantit. Et c’est bien, là encore, un problème de laïcité.

Mais imaginons que le burkini ne contrevienne à aucune règle d’hygiène, que son port ne suppose de contourner aucune loi. Il n’en resterait pas moins une atteinte aux règles fondamentales de la République, qui ne sont pas toutes écrites, ici aux droits des femmes et au féminisme républicain.

#JeKiffeMonDécolleté

Précisons d’abord le sens de ce terme, tragiquement galvaudé et trahi depuis quelques années. Le féminisme républicain est la reconnaissance publique et la défense résolue de l’égale dignité intrinsèque entre les sexes, de leur égale liberté et de leurs égales libertés, de l’identité absolue de leurs droits civiques, et de la mixité de l’espace public. C’est le féminisme de Simone Veil et Élisabeth Badinter, celui de Lydia Guirous et de Zineb El Rhazoui, celui dont témoigne depuis des années Zohra Bitan avec une force et une dignité admirable. Et oui, n’en déplaise à certains, #JeKiffeMonDécolleté est infiniment plus digne que la prétendue « pudeur » du hijab, de la burqa ou du burkini !

Car la dignité, la liberté et la responsabilité forment un triptyque inséparable. De même que la liberté ne saurait être le droit d’imposer ses caprices au monde entier au mépris de l’intérêt général (il manquerait la dignité et la responsabilité), la dignité n’est en aucun cas l’enfermement dans un corpus rigide de règles « d’honneur familial » ou de « perle dans son écrin », obsession du paraître au détriment de l’être, de l’affichage au détriment de l’intériorité. La dignité véritable est d’oser se tenir debout, regarder ses semblables dans les yeux, et décider de sa vie par soi-même et non seulement pour soi-même, mais pour assumer ses responsabilités au service de l’intérêt général sans jamais renoncer à soi.

Le féminisme républicain est la reconnaissance de ce triptyque pour tous les êtres humains, puisque les octroyer aux hommes pour les refuser aux femmes reviendrait à les refuser à la commune humanité des deux sexes – tout comme le serait le fait de les octroyer aux femmes pour les refuser aux hommes qui seraient tous des « porcs », incapables de se maîtriser devant la moindre mèche de cheveux…. L’apartheid sexuel que veulent les islamistes est une mutilation pour les deux sexes.

Refus de la République

Le triptyque humaniste « dignité, liberté, responsabilité » est ce qui fonde la possibilité même du « sapere aude » et de l’émancipation citoyenne, donc de la démocratie et de la République. Refuser ce féminisme, c’est refuser la citoyenneté des femmes, c’est refuser la République. Et j’ajoute qu’au plan religieux, nier la dignité, la liberté et la responsabilité des femmes sous prétexte de leur féminité, c’est les dénier à la féminité en tant que telle, et ce mépris est d’une arrogance folle envers le(s) Créateur(s) de cette féminité. Si l’on y croit, cela constitue aussi un blasphème incroyable envers la part féminine du Divin – et les Grecs vous diront qu’un tel hubris finit toujours par se payer.

Le nouveau puritanisme qui présente toutes les femmes comme des Saintes Nitouches traumatisées par le moindre regard masculin n’est pas du féminisme. Le « féminisme intersectionnel » qui donne la primauté aux injonctions religieuses ou traditionnelles, aux origines ethniques et aux pressions claniques sur la liberté de chaque femme, n’est pas du féminisme.

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Or, le burkini n’est pas seulement un signe de foi ou de religiosité, mais l’affichage de l’adhésion à une vision du monde bien particulière, et résolument anti-féministe. Car plus encore que le hijab, le burkini proclame « toutes les femmes non voilées sont impudiques et impures », et c’est bien sur ce double registre que jouent les campagnes de promotion de ce genre de vêtements (comme le montre l’excellent Naëm Bestandji sur son blog), dévalorisant systématiquement les femmes aux cheveux libres.

Non seulement le port du burkini dans une piscine est l’exigence de passe-droits pour raisons religieuses, c’est la négation ostentatoire et militante de l’un des principaux fondements de la démocratie républicaine. Pouvons-nous le tolérer ?

La liberté d’expression détournée

Mais si nous répondons « non », que faisons-nous de la liberté d’expression ? N’est-elle pas le droit de dire haut et fort ce qui dérange le plus ?

Dit autrement, aurais-je le droit d’aller dans l’espace public porteur d’un message (sur quelque support que ce soit : t-shirt, pancarte….) disant « toutes les femmes non voilées sont impudiques et impures » ? Pour bien faire, posons-nous aussi la question en remplaçant « non voilées » par l’une ou l’autre des « minorités opprimées » à la mode….

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Ce n’est pas seulement une question rhétorique. En 2011 déjà, c’est bien au nom de la supposée « liberté d’expression des femmes voilées » que certains attaquaient Charlie Hebdo2. De plus, étant moi-même farouchement attaché à cette liberté, je me dois de la prendre au sérieux y compris – voire surtout – pour mes adversaires idéologiques. Même si dire « Charlie a dégainé le premier » pour ensuite défendre une tenue dont le port est une insulte à tous les féministes du monde est pour le moins paradoxal !

Ce n’est pas un choix individuel, c’est un projet hégémonique!

Si l’idéologie dont le burkini est le signe se limitait à la sphère privée, l’argument de la liberté d’expression serait peut-être recevable – encore qu’il faudrait alors aborder le sujet de la servitude volontaire : dans quelle mesure la République peut-être laisser un citoyen libre de renoncer à l’un des fondements de sa citoyenneté ? C’est que celle-ci se compose de droits, mais aussi de devoirs. A Rome, il était interdit de se vendre soi-même comme esclave….

Mais le port du burkini (comme du hijab, d’ailleurs) n’est pas seulement une affaire privée. En France ou ailleurs, il n’y a aucun exemple d’un endroit où les femmes voilées seraient majoritaires et où les droits des femmes non-voilées (et tout simplement les droits des femmes) seraient véritablement respectés. Le port du voile n’est donc pas seulement un choix individuel. Ce n’est pas l’usage légitime d’une permission, mais la banalisation d’une prescription, et une pression mise sur toutes celles qui ne le portent pas, ou voudraient pouvoir enfin l’enlever.

Agenda sectaire et factieux

L’idéologie que soutiennent les porteuses de burkini (par le biais de sa normalisation, de son marquage territorial, du contrôle social), l’islam littéraliste théocratique, ne se limite donc pas à un libre choix, ni à la sphère privée. Elle est et s’affirme un projet total, hégémonique, avide de contrôler chaque aspect de la vie, privée, civique ou publique, ne respectant pas même le for intérieur. Elle n’est pas seulement une opinion librement exprimée, elle est la promotion active d’un agenda sectaire et factieux, le soutien conscient à un totalitarisme ambitieux et agressif, désireux de s’imposer à tous et par tous les moyens.

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« Pas d’amalgame », certes. Mais enfin, parmi tous les croyants de toutes les religions présentes sur notre sol, ce ne sont pas les fidèles d’Héraclès et de son amant Hylas qui se distinguent par leur homophobie persistante. Ce n’est pas au nom d’Amaterasu que tant d’attentats ont été commis, et un commissariat attaqué il y a quelques jours. Ce n’est évidemment pas non plus au nom de tous les musulmans, mais toutes les musulmanes n’exigent pas le burkini.

Crachat au visage des femmes qui voudraient retirer le voile

Porter cet emblème n’est pas seulement une injure faite à toutes les femmes non voilées, c’est un geste de soutien à un projet totalitaire visant à les priver de leurs libertés, et de leur liberté. C’est, aussi, un crachat au visage de toutes celles qui se battent pour ôter le voile. La situation des pays du Moyen-Orient et du Maghreb est éclairante : partout où le pouvoir officiel n’impose pas le voile (sous une forme ou sous une autre), les groupes de pression islamistes se font de plus en plus actifs et brutaux pour l’imposer par deux-mêmes. Et il n’y a aucune raison de penser que les choses seront différentes ici si nous les laissons faire.

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De la loi Pleven de 19723 au dangereux projet de Laetitia Avia, en passant par les lois mémorielles, notre pays n’a déjà que trop institué de délits d’opinion (qu’il serait d’ailleurs bon d’abolir, de manière générale). Mais le burkini ne relève pas de la libre expression d’une opinion, ni du libre exercice d’un culte (le but est bien de l’arborer en dehors de toute cérémonie ou célébration religieuse), mais du port du symbole d’un groupe factieux, d’un acte visant à matérialiser l’emprise de celui-ci sur un territoire, dans le but en particulier de faire pression sur la population locale pour qu’elle se soumette aux normes de ce groupe au détriment de la loi républicaine. Voilà la grille de lecture, aujourd’hui, qui est la mieux adaptée pour comprendre ce à quoi nous sommes confrontés, et pour y faire face4.

La République doit bien apporter une réponse à ce qui se passe à Grenoble

La République peut-elle interdire, malgré la liberté d’expression, d’appeler à lui déclarer la guerre ? Peut-elle interdire d’appeler à l’instauration en France d’un régime théocratique totalitaire ? Peut-elle interdire d’appeler à supprimer les droits élémentaires de la moitié des citoyens – en l’occurrence les citoyennes ? Et plus encore que d’appeler à le faire : de contribuer à le faire, activement, par le biais de la pression communautaire et du contrôle social ?

Non seulement elle le peut, mais elle le doit. Et ne nous y trompons pas, c’est bien de cela dont il est question, à Grenoble et ailleurs, et certainement pas du droit de porter un costume folklorique à la piscine.

 

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