Le député socialiste Razzy Hammadi a été malencontreusement filmé dans les rues de Montreuil alors qu’il assénait des coups de poing à un adversaire tout en l’apostrophant dans les termes suivants : « Fils de pute ! … Enculé de ta race ! » et en formulant cette  menace : « Je vais faire descendre toutes les cités de Montreuil ». Interrogé le 19 janvier par BFMTV sur le comportement de cet honorable parlementaire, M. Claude Bartolone, Président de l’Assemblée Nationale, a fustigé non pas ce comportement, mais les « salopards » qui, en diffusant la vidéo sur internet, l’avaient porté à la connaissance du public en le détachant de son contexte, celui d’une agression dont, selon ses propres dires, M. Hammadi aurait été victime. On ne s’étonnera pas de trouver le mot « salopards » dans la bouche d’un président de l’Assemblée nationale qui, le 12 février dernier, avait traité d’ « abrutis » les députés centristes quittant l’hémicycle pour protester contre le refus du Premier Ministre de répondre lui-même à une question posée par leur chef de file : depuis que l’élection de mai 2012 a mis un terme à l’ère de la vulgarité sarkozyste, l’heure de la distinction socialiste a sonné et Jean-Luc Mélenchon, qui se flatte de parler « dru et cru », est manifestement devenu l’arbitre suprême de ses élégances.

Le jugement porté par M. Bartolone ne laisse pas cependant de susciter plusieurs interrogations. On s’étonnera tout d’abord que le quatrième personnage de l’État ne voie aucun inconvénient à ce qu’un représentant de la Nation victime d’une agression menace ses agresseurs non pas de l’intervention de la force publique, mais d’un recours à la violence privée, comme un vulgaire bijoutier de Nice, ou pire encore puisqu’il se fût agi là de faire déferler des hordes de banlieusards supposés agressifs en vue d’ une expédition punitive. On s’étonnera ensuite que M. Bartolone retienne ici l’excuse de provocation alors que ni lui ni ses amis politiques ne l’avaient prise en compte lorsqu’un ancien Président de la République avait répondu : « casse-toi pauv’con ! » à un quidam qui venait de lui lancer : « Me touche pas, tu me salis ! ». On s’étonnera enfin qu’il se montre dans le cas d’espèce à ce point attentif à un contexte auquel ni lui ni ses amis politiques n’avaient accordé la moindre importance dans d’autres circonstances où des images analogues avaient tourné en boucle à la télévision et sur internet telles des conséquences coupées de leurs prémisses, pour le dire en termes spinozistes.

Ainsi la séquence où un ancien ministre de l’intérieur avait déclaré le 25 octobre 2005 : « Vous en avez assez ? Vous en avez assez de cette bande de racailles ? Eh bien, on va vous en débarrasser » a été diffusée et citée des centaines de fois amputée de ce qui l’avait précédée et de ce qui l’avait suivie. Ce qui l’avait précédée : l’arrivée du ministre au commissariat d’Argenteuil sous une pluie de projectiles et surtout la phrase adressée du premier étage de l’immeuble par une habitante, d’origine maghrébine, au ministre et à laquelle le propos de celui-ci était la réponse : « Quand nous débarrasserez-vous de cette racaille ?». Ce qui l’avait suivie : les discussions manifestement très cordiales du ministre avec des « jeunes » de la cité qui n’étaient pas, eux, des lanceurs de projectiles.  Dans cet épisode, la réalité des prémisses et des suites ne reposait pas sur le seul témoignage de l’agressé, mais, comme l’a montré Daniel Schneidermann dans l’émission Arrêt sur images du 6 novembre 2005, avait été observée et filmée par des journalistes qui ont délibérément choisi de ne pas les porter à la connaissance du public. Dans ce cas comme dans le précédent, si les apostrophes de Sarkozy, par leur vulgarité et leur démagogie, étaient répréhensibles même dans leur contexte – et il ne fait aucun doute qu’elles l’étaient – pourquoi avoir mis tant de soin à les présenter hors de leur contexte ? Et pourquoi les protecteurs de M. Hammadi sont-ils aujourd’hui si soucieux de restituer le contexte dans lequel les grossières injures de ce dernier ont été proférées ?

Les injures en question méritent d’être examinées avec soin. Dans « enculé de ta race », il y a « enculé » et il y a « de ta race ». S’agissant de la seconde partie du syntagme, il semble que l’honorable parlementaire ait oublié que la race n’existe pas, ou plutôt n’existe plus depuis que lui-même, en tant que législateur, a contribué à la faire disparaître le 16 mai 2013 au motif qu’elle servait de fondement « aux pires idéologies ». S’agissant de la première partie, il faut reconnaître que M. Hammadi s’inscrit dans une tradition qui a ses lettres de noblesse. On se souvient comment l’humoriste subversif Didier Porte avait fait rire les auditeurs de France Inter au mois de juin 2010 en plaçant dans la bouche de Villepin l’apostrophe suivante : « j’encule Sarkozy, il a pas de couilles ce mec-là » et comment son comparse rebelle Stéphane Guillon l’avait aussitôt relayé en déplorant qu’on ne puisse plus « sodomiser le chef de l’État ». On n’a pas non plus oublié le franc succès remporté par Guy Bedos lançant à Éric Besson dans une émission télévisée diffusée le 29 mars 2010 sur France 4 : « Monsieur le Ministre, allez vous faire enculer ! ». Or ce comique a un fils prénommé Nicolas qui exerce également la profession de comique et dont les prestations prouvent qu’au rebours de ce qu’enseigne la sagesse des nations, des pères prodigues engendrent des fils qui ne sont pas avares. Ce Bedos bis a enchanté les spectateurs de l’émission de Ruquier On n’est pas couché le 11 janvier dernier en clamant à l’intention de son confrère Dieudonné :  « Ma quenelle à moi, ça s’appelle une merguez et je te l’enfonce dans ton gros cul de Breton inculte ». Les politiques ne sont pas en reste avec les comiques puisque Jean-Luc Mélenchon après qu’il eut abreuvé d’injures un jeune étudiant en journalisme nommé Félix Briaud et après que celui-ci eut diffusé sur internet la vidéo de la scène, le menaça sur son blog de poursuites judiciaires (là encore le délinquant n’est pas celui qui commet le délit, mais celui qui le fait connaître) en assortissant cette menace d’un graveleux : « Ça va, Félix, tu la sens celle-là ? ».

Décidément la sodomie a le vent en poupe, si j’ose dire, du moins chez les progressistes. Cela pourrait être cohérent avec les résultats du sondage  réalisé entre le 24 février et le 1er mars 2012 sur un échantillon national représentatif de 1411 personnes âgées de 18 ans et plus qui nous apprend que les électeurs de gauche, auxquels ceux du Front national viennent une fois de plus en renfort, sont plus nombreux que les électeurs de droite à pratiquer la sodomie : 57% pour le Front de gauche et 48% pour le PS contre 43% seulement pour l’UMP et le Modem. Mais on se trouve alors en présence d’un étrange paradoxe : pourquoi une pratique à ce point plébiscitée par le peuple de gauche est-elle utilisée par ses plus éminents représentants pour stigmatiser et déshonorer leurs adversaires ? Le mystère se dissipe si l’on s’avise qu’à travers la sodomie, c’est l’homosexualité masculine passive qui est visée : jamais une femme n’est traitée d’  « enculée », et pas davantage un homme d’ « enculeur », ni par M. Hammadi, ni par M. Bedos, ni par M. Bedos. L’insulte ne peut avoir son sens d’insulte que si est présupposé par l’insulteur le caractère méprisable de l’homosexuel qui a le statut de partenaire passif dans la relation sexuelle. Ce mépris est ancestral comme Michel Foucault l’a mis en évidence en analysant l’ « antinomie du garçon » dans le cadre de la pédérastie grecque, c’est-à-dire la contradiction dans laquelle se trouve pris le jeune homme de naissance libre qui en tant que jeune est objet de plaisir, mais qui en tant que libre, c’est-à-dire futur citoyen, ne peut se reconnaître comme objet, à l’instar de la femme ou de l’esclave, à l’intérieur d’ une relation sexuelle « qui est toujours pensée dans la forme de la domination ». De même pour l’insulteur contemporain la femme est naturellement vouée à la passivité – il n’a alors que faire des études de genre – tandis que l’homme qui sodomise assume glorieusement sa virilité en dominant son partenaire sexuel, sous-homme assimilable à un esclave – il n’a alors que faire de l’égalité démocratique et de la critique bourdivine de la domination. On peut ici s’étonner que des progressistes choisissent d’exprimer leurs convictions politiques dans la langue des préjugés les plus réactionnaires

« Enculé de ta race » conjugue ainsi l’injure à connotation raciste et l’injure à connotation homophobe : c’est du tout en un. Dès lors il y a des silences qui intriguent et l’on se demande si la police du langage, d’ordinaire si prompte à surgir pour dresser un procès-verbal au premier contrevenant venu, n’ose pas s’aventurer dans certains territoires perdus pour la République. Lorsque le député UMP Alain Marleix a parlé de son collègue Jean-Vincent Placé comme de « notre Coréen national », cette expression, qui aurait pu passer pour taquine et affectueuse, lui a valu une plainte pour injure raciale et l’indignation de Dominique Sopo, président de SOS racisme, de Cécile Duflot et d ‘Éva Joly qui a alors dénoncé une « lepénisation des esprits » autorisant des « remarques ignobles ». Cependant « enculé de ta race » laisse Éva Joly de marbre et Dominique Sopo impavide. Pour Pierre Bergé ceux qui trouvaient à redire à la loi instituant le mariage homosexuel ne pouvaient qu’être homophobes, mais Pierre Bergé ne trouve rien à redire à « enculé de ta race » ou à « Monsieur le ministre allez vous faire enculer ». Mais que fait donc la police du langage ?

*Photo:  Ruthflickr.

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