ÉLISABETH LÉVY . Le 19 mars, la Cour de cassation a annulé le licenciement d’une employée de la crèche associative Baby Loup, de Chanteloup-les-Vignes, qui refusait d’ôter son voile. On a pu lire dans Marianne : « La laïcité risque de subir un recul dramatique. » N’est-ce pas exagérer le danger ?
Alain Finkielkraut. En 1989, lorsque trois élèves qui refusaient d’enlever leur voile islamique en classe ont été exclues d’un collège de Creil, le MRAP, SOS Racisme et les représentants de toutes les grandes religions ont vivement protesté. Ceux qui ont soutenu cette décision étaient très minoritaires. Le climat a changé. Une grande majorité de Français et Harlem Désir lui-même sont favorables à une loi autorisant les établissements privés dont les employés sont en contact avec le public à faire respecter la laïcité. Et l’on imagine mal le ministre de l’Éducation actuel dire, comme Lionel Jospin à Élisabeth Schemla en 1989 : « Et qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse que la France s’islamise ? » Jospin d’ailleurs ne s’exprimerait plus ainsi, même en off, même pour clore une conversation tendue. Mais une difficulté philosophique se présente. Les défenseurs du voile et celles qui le portent n’ont pas recours à un argumentaire communautariste : ils se réclament des libertés individuelles. Ils partagent l’idéal de la nouvelle génération Internet : I know what I want and I want it now. Le voile, comme l’écrit Hélé Béji, une intellectuelle tunisienne laïque, « s’enroule sur les têtes dans un geste où chacun brandit la bannière qui lui plaît pour exister ».
D’où le soutien de la plupart des autres sociétés démocratiques à cette revendication.
La France est seule ou presque seule. Cela ne veut pas dire qu’elle sait mieux que tout le monde ce qu’il en est de la liberté individuelle, mais qu’elle est attachée à une tradition de la mixité, à une « visibilité heureuse du féminin », comme l’écrit Claude Habib, antérieure même à la Déclaration des droits de l’homme. Ce règlement de la coexistence des sexes n’est pas universalisable. Soit. Mais il doit pouvoir rester le fait de notre civilisation.

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