Il en va des mauvais sondages comme des emmerdements : ils descendent en escadrille lorsque vous êtes aux affaires. Ce n’est pas Jacques Chirac et l’actuel locataire de l’Elysée qui vous diront le contraire. À l’autre bout de l’Europe, où Vladimir Poutine règne sur une étendue politique blanche, l’impopularité n’est pas l’apanage du couple exécutif. De Saint-Petersbourg à Vladivostok, les élites issues de la Perestroïka sont en effet conspuées et le bon vieux temps soviétique regretté. Un sondage frais comme un gardon nous révèle ainsi quels sont les dirigeants politiques russes du XXe siècle plébiscités par les citoyens du XXIe. Tenez-vous bien, le grand gagnant est… Leonid Brejnev. Avec 56% d’opinions favorables, il devance d’un poil de chapka Lénine (55%) et l’horrible Staline, populaire auprès d’un Russe sur deux (ce qui fait tout de même 70 millions d’ignobles rouges-bruns à rééduquer…).  Gorbatchev, le sauveur du monde libre, le petit père des peuples… occidentaux arrive loin derrière avec 21% des suffrages exprimés. S’agissant d’Eltsine, qui a fait le bonheur des oligarques et autres bradeurs des services publics, une pudeur post-éthylique nous interdit de divulguer son score de cancre.
Bizarrerie de l’histoire, le retour en grâce de l’Eglise orthodoxe accompagne la réhabilitation des anciens apparatchiks chez toute une génération biberonnée au matérialisme historique du Komsomol. Mis sur un pied d’égalité par la grande faucheuse, Lénine et son lointain successeur aux sourcils bien garnis gagnent donc haut le poing leur match à distance avec les « libérateurs » du monde communiste. Si l’imagerie révolutionnaire sert abondamment la propagande post mortem du révolutionnaire d’Octobre n’ayant gouverné que sept ans, on se demande bien quelle mouche a piqué cette majorité de Russes acquise à Brejnev, tigre du Kremlin de 1964 à 1982. Bien des analyses psychanalysantes, culturalistes (ah, l’âme russe et son amour de la glaciation autoritaire !), économiques (le bon temps où on était logé sans factures d’électricité…) ou géopolitiques garniront les discussions animées des soviétologues de comptoir, entre deux concombres avalés sur le zinc. En bons dialecticiens, délivrons-nous des tentations scientifiques et convoquons l’esthétique. Qu’on se le dise en contemplant ce cliché de vacances : les Russes regrettent le port altier du vieux Leonid parce que « le style, c’est l’homme » (Jünger).

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