L’article 2 de la loi Fioraso, qui porte atteinte à la loi Toubon en instituant des cours en anglais à l’université, fait l’objet d’un débat aussi vif que convenu. Nous assistons au spectacle d’une opposition caricaturale entre des défenseurs de la langue française et des soi-disant « modernes » qui expliquent que dans le monde d’aujourd’hui, l’anglais est indispensable. À longueur de colonnes, de radios et de télévision, on nous assaille de bavardages sur le chauvinisme face à l’ouverture, et d’interviews de députés en anglais au « Petit journal » pour prouver que la classe politique ne parle pas la langue de Shakespeare.
Sauf que la vraie question n’est pas là. Personne, y compris parmi les défenseurs de la loi Toubon, ne s’oppose à l’enseignement des langues étrangères.  D’ailleurs, la loi Fioraso n’a pas été présentée comme le moyen d’améliorer l’enseignement des langues à l’université.
Ce projet veut décréter que la seule langue internationale c’est l’anglais et acte un renoncement, une soumission symbolique. Si on doit partir à la conquête du monde, c’est seulement comme les bourgeois de Calais en imposant l’anglais comme modèle unique du primaire à l’université. Bizarrement, nul ne remarque que les contempteurs de notre piètre niveau en langues étrangères se trouvent être les principaux responsables de la perte de compétitivité linguistique des Français. Depuis vingt ans, l’anglais seul s’est généralisé dès le primaire comme langue unique et l’enseignement de l’allemand, du portugais, de l’italien, du russe, et de toutes les autres langues, abandonnées par l’Etat, a reculé dramatiquement dans le secondaire. Or la langue des affaires, ce n’est pas l’anglais, c’est la langue du client, du pays où on investit. Plus l’internationalisation s’intensifie, plus l’anglais devient la monnaie du pauvre et la différence se fait alors sur la maîtrise des autres langues.
De plus en plus d’entreprises doivent renoncer à des embauches, faute de compétences linguistiques. Ceux qui nous martèlent que l’avenir passe par l’anglais et croient qu’il suffit comme brevet d’adaptation au monde sont les véritables responsables de la perte de compétitivité de la France depuis vingt ans. À cause de cette idéologie, même les plus grands lycées parisiens n’offrent plus aujourd’hui qu’un choix de langues restreint aux futures élites.
Les vraies élites ne s’y trompent pas. Comme les jeunes gens ambitieux ou bien informés  qui prenaient l’allemand en première langue, aujourd’hui, ceux qui veulent conquérir le monde apprennent par eux-mêmes le mandarin. Les fausses élites, politiques, fonctionnaires, responsables de l’enseignement, responsables patronaux, qui ne comprennent rien au monde, essaient de donner des gages de modernité en proclamant urbi et orbi notre défaite culturelle et la suprématie de l’anglais.
Si Mme Fioraso souhaitait améliorer les performances linguistiques des Français dans la mondialisation et aider nos entreprises, elle doublerait les coefficients des langues dans tous les concours, imposerait que l’on parle au moins deux idiomes, instaurerait des notes éliminatoires, et exigerait par exemple que les grandes écoles imposent la maîtrise d’une voire deux langues autres que l’anglais ou l’espagnol correspondant à des zones économiques importantes (arabe, russe, chinois, japonais, portugais, hindi, italien) en proposant un plan piloté par Claude Hagège.
Croire que les élites étrangères iront dans nos universités parce qu’elles enseigneront en anglais est une sottise. Les véritables talents suivent les meilleurs professeurs, quelle que soit leur langue, et sont bien capables d’apprendre le français. Mme Fioraso ne veut donc attirer que les plus paresseux.
Une écrasante majorité de partisans de la loi ont expliqué leur position par une phrase du type « il faut admettre que le français a perdu la bataille et que l’anglais est la seule langue internationale ». Les fausses élites françaises veulent nous imposer une version provinciale du monde. Conscientes de leur médiocrité, elles se comportent avec la vanité du provincial qui veut montrer à son village qu’il est monté à Paris. Nos parvenus à l’esprit provincial confondent stratégie de réussite et réflexe de colonisé, à l’instar de Geneviève Fioraso, ancienne conseillère municipale de Grenoble.
Une telle capitulation encourage les francophones à abandonner notre langue, ce qui causera un préjudice direct à l’économie française car une langue commune aide forcément au commerce. Jusqu’à preuve du contraire, on achète plus français au Liban qu’en Jordanie, davantage en Wallonie qu’en Flandre.
Dans la compétition internationale, conquête rime avec orgueil et médiocrité avec vanité. Tous les pays conquérants sont fiers de leur culture. Le Japon a accompli un miracle économique et ne s’est jamais excusé d’utiliser si peu de caractères latins à Tokyo. Il est même probable que les pays nationalistes et conquérants méprisent ceux qui ont honte d’eux-mêmes. Ils respectent Yves Saint-Laurent, Boucheron  qui sonnent français. Ils méprisent les imbéciles dégoûtés des sonorités et du génie de leur propre langue qui ont rebaptisé  le groupe Pinault « Kering » pour sonner anglais.
Qu’il s’agisse d’Europe ou de mondialisation, nos élites usées n’entendent pas conquérir les espaces nouveaux qui s’ouvrent, elles disent toujours – de manière révélatrice – « s’adapter ». Un pays dont les dirigeants disent qu’il ne peut conquérir le monde qu’en renonçant à son identité, et en se soumettant, ne peut qu’échouer en tout. Intériorisation de l’infériorité, haine de soi, soulagement de s’effacer de la scène du monde : c’est cela qu’exprime au fond l’article 2 de la loi Fioraso.
Georges Pompidou, non pas le normalien, mais le productiviste et l’industriel, avait bel et bien raison de prédire  que « si nous reculons sur notre langue, nous serons emportés purement et simplement ».

*Photo : On The Road With Lau.

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