Peter Paul Rubens, Samson et Dalila, 1609.

En ce temps troublé de scandales politiques, de morosité économique et de Bérézina footballistique, la nation a trop peu goûté un rare moment d’union nationale : le 29 juin 2010 l’assemblée adoptait à l’unanimité un projet de loi qui tirait des cris de joie de la classe politique tout entière.

Pour que le gouvernement parvienne à désarmer les préventions fascistophobes de la gauche, il fallait du lourd, du très lourd. Par exemple de quoi satisfaire pour quelques semaines au moins notre insatiable envie du pénal. Il s’agit en l’occurrence d’un tout nouveau délit de « violences psychologiques entre conjoints » dont le modèle explicite est le délit réprimé par la loi sur la prévention du « harcèlement moral » dans le travail. La notion juridique de harcèlement moral ne se limitera donc plus à la sphère professionnelle mais gagnera la sphère autrefois strictement privée de la famille. On traquera dorénavant le harcèlement jusque dans des recoins de vie quotidienne. Harcelons les harceleurs !

Le couple ou l’alliance d’une victime et d’un bourreau

La définition d’un délit de harcèlement moral entre un homme et une femme dans le cadre familial sous-entend qu’une femme serait au fond dans le même rapport avec son mari qu’un employé vis-à-vis de son patron. Cette loi, réclamée à corps et à cris par les associations féministes après le meurtre atroce d’une femme par son ex-conjoint en février 2010, procède implicitement d’une vision du mariage héritée d’une vulgate sociologisante à la Bourdieu, selon laquelle il y aurait nécessairement, dans tout lien social, d’un côté un dominant, en l’occurrence le mari, et de l’autre un dominé, l’épouse. L’intitulé de ce texte de loi qui vise à « la prévention et la répression des violences faites aux femmes » situe d’emblée le problème : pour le législateur unanime il y a dans les couples une victime, avérée ou potentielle, et un bourreau, lui aussi avéré ou seulement potentiel. Notons au passage que cette même loi institutionnalise, dans le cadre pénal, une journée de « sensibilisation à la violence faite aux femmes », le 25 novembre.

Lorsque tous nous serons bien « sensibilisés » aux violences faites aux femmes, en particulier dans la sphère conjugale, que restera-t-il des hommes, du couple et du monde commun? Dans son roman Comment j’ai liquidé le siècle, Flore Vasseur met en scène un as de la finance qui un jour d’énervement manque de s’en prendre physiquement à sa famille : terrifié par sa propre violence, il divorce et abandonne sa progéniture pour se consacrer pleinement à l’univers rassurant des équations financières, jusqu’à l’apocalypse finale.

En comprenant essentiellement les rapports entre maris et femmes comme des rapports de domination, on pulvérise au passage le vieux rêve occidental de l’égalité homme-femme dans le mariage. Au nom de la défense des victimes, le législateur procède à la liquidation d’une vieille institution, le mariage chrétien et sa version laïcisée « à la mairie », qui avait jusqu’à présent plutôt protégé les femmes de la violence du monde. Alors que l’Occident s’est progressivement efforcé depuis de longs siècles, notamment grâce à l’instauration du consentement des deux époux dans le mariage par le IVe Concile du Latran en 1215 (consentement qui constituait une novation absolue), d’établir une stricte égalité de droits et de devoirs entre époux, la loi procède ici à une rupture de cette égalité stricte en établissant implicitement qu’il existe structurellement au sein du couple une partie dominante et une autre dominée. Plus encore, cette vision, en tant qu’elle est implicitement critique du couple, procède à un travail de dénonciation des liens conjugaux, nécessairement aliénant pour le plus faible, par axiome toujours la femme. Que le législateur puisse imaginer qu’un homme puisse couramment passer – sans solution de continuité- du dénigrement de son épouse aux insultes puis aux coups, et enfin au meurtre suffit à montrer à quel point, pour le législateur unanime, le couple est une institution criminogène. Il ne faut pas s’étonner, dès lors, que l’autre mesure-phare de cette loi soit une mesure visant à éloigner les conjoints violents du foyer conjugal grâce à un mouchard attaché au poignet des époux ou ex-époux supposés violents. Cet éloignement technologico-pénal du mari est une forme d’aveu du législateur : le couple nuit à la santé des femmes.

Cette loi est la dernière en date de la cohorte des lois consacrées à l’amélioration de la sécurité des Français. Il s’agit selon le député UMP Chantal Brunel « d’une mesure préventive  car les violences psychologiques précèdent toujours  les coups ». Parallèlement à la dénonciation de la domination, la notion de prévention ne cesse de s’étendre dans un pays ravagé par la peur : la généralisation de la « vidéo-protection », l’introduction de la possibilité de la castration chimique, sans parler de l’application indiscriminée d’un pseudo « principe de précaution » banalisent en France et dans d’autres pays européens l’idée selon laquelle on doit prévenir le mal par le mal, idée mise en avant par Georges Bush lors de l’invasion de l’Irak qui fut faite préventivement, au nom du droit à la sécurité des paisibles et innocents citoyens du monde.

Foin des aléas de la vie en commun !

Peut-être pourrait-on objecter à Chantal Brunel qu’il y a beaucoup de choses dans un couple qui précèdent les coups, par exemple le coït parfois, au cours duquel je me suis laissé dire qu’il peut arriver que des insultes soient prononcées, parfois même pour le plaisir des deux protagonistes. En effet, au-delà de Bourdieu, c’est peut-être Sade qui hante l’imaginaire de nos gouvernants puisqu’il y a implicitement dans la loi, un peu comme dans les jeux SM un « dominant » violent et un « dominé » qui accepte les insultes et les coups sans broncher, avec une mine soumise et éthérée de martyr chrétien[1. Spéciale dédicace à Alain Jugnon]. C’est une vision parfaitement fantaisiste et infantile des aléas de la vie en commun. S’il existe sans doute des monstres qui insultent et battent leurs femmes par pur sadisme -personnellement je n’en ai jamais rencontré mais je n’ai aucune raison de nier que cela puisse exister- le cas le plus banal se présente sous la forme d’une dispute qui dégénère en échange d’injures, qui peut lui-même mener à l’échange de coups. Le déséquilibre (un rapport de un à quatre environ) dans le nombre de meurtres dus aux hommes et celui des meurtres dus aux femmes s’explique bien sûr par le déséquilibre des forces physiques en présence. À cet égard, il pourrait même paraître légitime que les hommes aient une responsabilité supplémentaire du fait de leur plus grande dangerosité. Mais il n’en reste pas moins que dans le couple comme ailleurs, les « violences psychologiques » et même physiques sont souvent réciproques. Faudra-t-il, si l’on veut appliquer la loi de façon stricte, interner des familles entières?

Qu’on me comprenne bien : je suis bien sûr favorable à ce que l’on protège, lorsque le cas se présente, les femmes de la violence des hommes. Mais ce que je tente de décrire ici est un processus global juridique et sociétal sous-tendu par une vision des relations homme-femme qui implique à la fois un rapport phobique au conflit et une dévalorisation idéologique du couple et, partant, de la vie de famille dans son ensemble. Si l’on suit la logique de cette loi jusqu’à son terme, idéalement l’Etat ne devrait avoir à faire qu’à des individus atomisés, seuls face à leurs écrans. Même à l’école, on est tenté de résoudre les délicats problèmes liés à l’éducation de nos enfants par le remplacement généralisé des professeurs par des écrans d’ordinateurs. On liquiderait sans doute ainsi préventivement toute forme de domination sociale et de conflits potentiels. Faudra-t-il que nous devenions tous des esclaves numériques pour nous affranchir des contraintes de la vie commune ?