Le scrutin du 3 novembre a désigné le prochain président des États-Unis. Barricadé derrière des allégations de fraude massive, Trump refuse de reconnaître sa défaite. Si toutes ces allégations s’avèrent infondées, ce sera Trump et non pas Biden qui aura tenté de voler la victoire. La chronique de Nidra Poller


Le Roi lion gronde

Depuis la petite fête de la « victoire » à la Maison Blanche au soir du 4 novembre, Donald J. Trump, le lion abattu, se niche au fond de sa tanière. Il rugit en Twitter, il écrase de sa patte encore valide des serviteurs insolents, se félicite de la chasse aux voix « fraudées » en faveur de Joe Biden qu’il supprimera comme des poux dans sa crinière. Venu d’un pas lourd, sous une pluie battante au cimetière militaire d’Arlington, déposer un gerbe le 11 novembre, revenu une dernière fois, le 13, au jardin de la Maison Blanche se vanter de « mon administration » qui a développé en un temps record un vaccin anti-covid, il se cache désormais en attendant … ? Giuliani ?

Ces allégations ahurissantes tournent en rond et deviennent, à force de répétition, des certitudes…

Pour la première fois dans l’histoire des États-Unis, un président refuse d’accepter le verdict des urnes et de déclencher la transition. Des élus du Parti républicain, à quelques exceptions près, soutiennent cet entêtement et plus de deux tiers des affiliés du parti persistent à croire que l’élection a été volée. Alors que le président battu boude, ses followers, attifés des tenus taillées dans le drapeau américain, coiffés de la casquette MAGA, manifestent à pied, en convois, sur les réseaux sociaux et dans des médias acquis, arborant des sourires béats et chantant « Il a gagné, il a gagné ! ».

Des allégations ahurissantes 

Le récit – dicté par la Maison Banche – de fraude massive est relayé en cascade par des journalistes, élus et sympathisants conservateurs, soucieux de protéger Trump d’une injustice criminelle et de sauver le pays d’un coup d’état marxiste-communiste. Tout ce qui pourrait contredire le récit de l’élection volée est automatiquement discrédité. Des responsables démocrates et républicains des Etats-clés attestent du bon déroulement du scrutin ; ils sont accusés de mensonge, de corruption et de fraude. Les recours en justice soutenus par l’équipe de campagne de Trump sont jugés nuls et irrecevables ; les juges sont des suppôts du Parti démocrate – et de surcroît marxistes-socialistes – qui mettront fin définitivement à la démocratie américaine. Les médias ont « donné » la victoire à Biden ? De quel droit ? À part le fait que c’est une tradition qui remonte au 19e siècle, les médias ne donnent pas la victoire ; ils analysent les résultats communiqués par les États et, guidés par un « decision desk » travaillant avec d’importantes bases de données, ils annoncent, sous réserve, le vainqueur présumé.

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La fête de victoire factice organisée à la Maison Blanche devait servir à bloquer l’annonce des médias et imprimer dans l’esprit des followers le pouvoir de Donald Trump de maîtriser la réalité. Peu importent les bulletins de vote, ils ne comptent pour rien par rapport à la puissance Trump. On verse de l’huile bouillante sur des médias qui osent dire « président élu » Biden. Les allégations pleuvent : des machines fabriquées au Venezuela par des officines liées aux démocrates transforment des voix Trump en votes Biden. Les chiffres donnent le vertige. Des morts votant par millions, des millions de bulletins fabriqués de toutes pièces, des tricheries d’une magnitude inimaginable, dans tel comté il y avait trois fois plus de votants que d’habitants, dans une grande ville, des camions arrivés au milieu de la nuit ont déversé une tonne de bulletins Biden, renversant le score écrasant de Trump déjà enregistré. Ailleurs, une camionnette de la campagne Biden arrive sous couvert de la nuit, chargée de bulletins ouverts, trafiqués et refermés avant d’être versés au centre de dépouillement. Ces allégations ahurissantes tournent en rond et deviennent, à force de répétition, des certitudes.

Georgia on my mind

Le gouvernement de l’État de Géorgie est républicain. Le Secrétaire d’État de cet État, Brad Raffensperger, insiste sur le fait que le scrutin s’est déroulé correctement ; il devient la cible des membres de son parti au niveau local – y compris la candidate au Sénat Kelly Loeffler – qui exigent sa démission. Le message politique est traduit par des gros bras en menaces de mort crédibles. L’imbroglio de Georgie est particulièrement malvenu, étant donné que la majorité républicaine au Sénat se joue là, au deuxième tour des élections sénatoriales en janvier. Le recomptage manuel, imposé en raison de la faible marge entre les deux candidats, donne le même résultat que ceux des machines « tricheuses ». L’équipe de Trump s’agite au Michigan en lorgnant le Wisconsin et en visant la Pennsylvanie ; les recours en justice dégonflent à l’air libre ; et les vidéos YouTube tournent en boucle, crachant des promesses… cette fois-ci, on va voir ce qu’on va voir, c’est gagné… ou presque.

Le décalage entre ces croyances et les faits est tellement important que le discours rend fou. On entretient la confusion entre les petits incidents ponctuels – qui ne changent rien au résultat – et le fantasme d’une opération vaste et profonde, planifiée depuis des années, impliquant les faits et gestes de centaines de milliers de personnes d’un bout à l’autre du vaste pays sans laisser la moindre trace perceptible aux fins limiers du FBI, une opération qui transforme les États-Unis en un marécage capable d’engloutir la population tout entière.

La Covid-19 aussi, un complot anti-Trump

Marécage, justement. Washington, dit-on dans le camp Trump, c’est un marécage. L’État profond (ou « Deep State »), c’est un monde souterrain de fonctionnaires tout entiers voués à nuire à Donald Trump seul debout sur le pont, lui l’homme providentiel, le président à vie. Le responsable de cybersécurité au département de la Sécurité intérieure témoigne de la sécurité de l’élection ? Off with his head. Il est viré. Mark Esper, secrétaire à la Défense des États-Unis, mécontent d’avoir servi de figurant sur la photo devant l’église St. John, a aggravé son cas en déconseillant le retrait brutal des troupes d’Afghanistan prévu quelques jours avant l’investiture de Biden ; Esper est limogé comme un malpropre. Rappelons la démission de John Bolton qui ne pouvait pas cautionner les négociations imprudentes avec les Talibans. Les chefs de la CIA et du FBI sont, paraît-il, dans le collimateur. Pendant ce temps, un jovial secrétaire d’État, Mike Pompeo, fait un tour de piste en champion, visitant une dizaine de pays après avoir rassuré, d’un sourire malin, que la transition se déroulera sans heurts… vers un second mandat du président Trump.

© Jacquelyn Martin/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22491985_000061
© Jacquelyn Martin/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22491985_000061

Des commentateurs conservateurs, autrement réputés ou résolument inconnus, se sont engouffrés dans la réalité alternative composée par le président contre la vérité terrible de la pandémie. Reprenant et brodant sur les propos mensongers de Trump, alors qu’il disait, lui, la vérité à Bob Woodward, ils ont écrit, à partir du mois de mars, des âneries qui devraient faire honte. Ils se moquaient des prévisions de mortalité, accusaient les médecins de trafiquer les chiffres pour profiter de la rentabilité élevée des morts de la Covid-19, méprisaient les scientifiques et glorifiaient des charlatans, se répétant avec une volonté folle d’avoir raison. Aujourd’hui, avec plus de 270 000 morts et une montée exponentielle des cas, les mêmes reviennent avec des cris d’élection volée. La même véhémence, les mêmes arguments extravagants, le même mépris pour tous ceux qui pensent autrement. En fait, c’est la méthode Trump: tu dis ce que tu as envie d’entendre, sans te soucier du rapport avec la vérité. La Covid-19 va disparaître, ce n’est rien par rapport à la grippe et les accidents de la route, et l’hydroxychloroquine est le remède miracle. Biden est sénile, incapable de parler sans téléprompteur. Il a peur de sortir de sa cave, personne ne vient à ses meetings. Trump vaincra un raz-de-marée. Quoi ? Il a perdu ? Des conservateurs, réputés ou inconnus, foncent tête baissée dans le complotisme.

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Halloween en novembre

À la conférence de presse organisée le 19 novembre au QG du comité national républicain, l’équipe de choc représentant le président Trump dans l’affaire du scrutin truqué a présenté les arguments « d’ouverture » d’un procès sans doute imaginaire. C’était, de bout en bout, grotesque. Les personnages : Rudy Giuliani, enragé, nerveux, en sueur, ressemble plus à un criminel qu’à un procureur. Sidney Powell, aux airs de patronne de bordel, habillée d’une veste en velours au motif grand félin, égrène, avec un accent de terroir sudiste, des méfaits effrayants d’ordre international. Jenna Ellis, la jeune du trio, sermonne les journalistes comme une adolescente qui gronde ses parents en prenant la clé de la voiture.

Amplifiant et clarifiant les allégations qui circulent depuis deux semaines, les avocats ont formulé un récit qu’il faudrait accepter en bloc, où les méfaits folkloriques de bulletins trafiqués s’emboîtent dans un vaste complot diabolique. Giuliani affirme qu’un plan est « organisé depuis longue date par le Parti démocrate avec l’aval de Biden, appliqué par des milliers de petits soldats dans des centres de dépouillement, surtout dans des grandes villes corrompues gouvernées par des démocrates »« Vous, en s’adressant aux journalistes, vous mentez, vous cachez la vérité et vous déformerez les propos tenus ici maintenant ». Giuliani enlève ses lunettes, éponge sa tête, et remet ses lunettes, mais en vain : le colorant dégouline de ses cheveux en tracées noires sur ses joues. Les morts ont voté à Philadelphia et les voix sont comptées en Allemagne, voyez-vous, il crie.

« Les démocrates veulent démolir notre pays »

Sidney Powell débine l’organigramme d’un fournisseur de machines machiavéliques, créées pour Hugo Chavez, financé par de l’argent communiste provenant du Venezuela, de Cuba ou encore de Chine, munies d’algorithmes qui transforment des voix pour Trump en votes pour Biden. Des agents de l’entreprise se glissent dans les centres de dépouillement et entrent dans les machines par des backdoors pour assurer la bonne marche frauduleuse de leur software. Malgré toutes ces précautions, les machines sont tombées en panne à plusieurs endroits clés, assommées par le trop plein de voix pour Trump qu’elles n’arrivaient pas à switcher à temps. Donald Trump a obtenu une victoire écrasante sur le minable Biden, c’est criminel, nous allons le prouver devant le tribunal, nous allons reprendre notre pays des mains de ces voyous.

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Jenna Ellis enchaîne. Elle remet les journalistes à leur place : « Vous n’êtes pas honnêtes, vous mentez au public. Si je devais choisir des membres d’un jury, je récuserais 99% d’entre vous en raison de votre parti pris. Il s’agit ici de préserver un système électoral libre et juste aux États-Unis. Les démocrates veulent démolir notre pays. Si nous les laissons faire, on n’aura plus jamais un scrutin honnête. On vous a offert ici la présentation des faits propre au début d’un procès. Ce n’est pas la totalité des preuves, loin de cela ».

Giuliani (célèbre pour sa lutte contre les mafiosi) : « J’ai en main des centaines de déclarations sous serment qui ne seront pas rendues publiques pour ne pas mettre en danger ces courageux qui témoignent du pire crime que j’ai jamais connu ».

On prend quelques questions qu’on relance sur les journalistes comme des grenades attrapées par des manifestants, tout en les accusant de mentir, de cacher, de désinformer…

Coup de ciseaux

Dimanche 22 novembre, Maîtres Giuliani et Ellis annoncent laconiquement que Maître Sidney Powell n’a jamais fait partie de l’équipe ; elle travaille pour elle-même et pas pour le président. Que devient l’argent communiste, les machines diaboliques, les 7 millions de voix piquées à Donald Trump ? Qui remettra dans leur tombe les 3 millions de morts ayant voté ?

L’intéressé a mieux à faire. Il mène une vaste opération de collecte de fonds, cherchant encore une fois à rentabiliser un échec et à transformer la faillite en triomphe.

N.B. Il n’y a pas de rapport entre les modestes réclamations des recours en justice (une trentaine au moins), pourtant jugés irrecevables, et les allégations de fraude massive présentées devant la cour de l’opinion publique. Sans procès, pas de vérification, pas de jugement impartial, pas de limites à la liberté d’accuser. Pendant ce temps, les États, l’un après l’autre, certifient les résultats du scrutin.

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