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Trump, la rage du clown blanc

Quand il a perdu, il se vante d’avoir gagné, ou il renverse la table...

Trump, la rage du clown blanc
Image d'archive, 2017 © Shealah Craighead/White H/SIPA Numéro de reportage: 00805976_000068.

La leçon de Trump? Une claque! A l’heure où l’on écrit, on ne sait pas encore si c’est lui qui l’a reçue ou si c’est lui qui l’a donnée…


La foule et les pleins feux l’affolent – les tweets vengeurs, c’est son dada. Le tyran aime qu’on le flatte, qu’on le caresse comme un fauve prêt à mordre, s’il est contrarié. Le tyran aime qu’on l’aime… un tyran? mais il a été élu en 2017, non? C’est vrai, il en a seulement les vices. Il est fanfaron, mégalo, affreusement susceptible. 

Son modèle, c’est Néron dans Britannicus – en mieux.

On sait qu’il dirige un grand pays, fût-il en déliquescence. Ce qu’on aurait rêvé, c’est qu’à 74 ans il se retirât majestueusement, entouré de l’affection des siens et fier du travail accompli, enfin sage, rassasié de secousses, comme George Washington ou Cincinnatus! Ce qui nous pend au nez, c’est qu’il reste, qu’il récidive, aïe!… Four more years ! À moins qu’une majorité d’Américains se pose enfin la question: mais que fait-il encore là? 

De Trump on pourrait dire bien des choses en somme:

1- Ce n’est pas un de ces démagogues timides et sournois dont la vieille Europe fournit des exemples. Il est politiquement incorrect et il s’en glorifie – c’est un faux modeste. 

2- La complexité l’ennuie, les nuances le rebutent. Son langage est succinct, grossier, infantile. Il lui suffit d’environ 300 mots pour décrire le monde comme il est. Morceaux choisis: « La torture, ça marche… les immigrés mexicains sont des violeurs… les femmes, il faut les traiter comme de la merde ».
Ce n’est pas de la politique, c’est du bon sens.

3- Il n’est ni sectaire, ni raciste, ni misogyne, il est juste extrêmement sincère – ça nous change de tous ces hypocrites.
C’est le monde qui est dégueulasse, pas lui.

4- Il se pose en défenseur impavide de l’ordre et de la loi.
Il ne va tout de même pas condamner l’usage de la violence légitime d’État à cause de quelques bavures insignifiantes et sous prétexte qu’elle est exercée par des policiers blancs et dévoués (good guys) contre des Noirs irascibles et drogués (bad guys)!
Notez bien, mieux vaut un lynchage réussi qu’un procès bâclé.

5- Il a un avis supérieur sur tout. Le réchauffement climatique, l’Union européenne, le Covid-19, c’est quoi, ces bêtises? Il sait qu’on recueille pieusement chaque miette qui tombe de sa bouche. Il a le droit de se contredire si le vent tourne, l’important, c’est que son pays soit fermement instruit et guidé.
Le gaz de schiste? Excellent pour la santé du pays, donc pour l’avenir de la planète! “Cela va augmenter le PIB de plus de cent milliards de dollars et créer plus de 500 000 nouveaux emplois par an” – et ça vous dérange!

6- Quand il lève son verre en douce à la santé de ceux – guildes d’illettrés, ploucs hargneux ou suprémacistes à nuque rose, entre autres – qui, las d’être silencieux, votent de préférence pour lui, il nous nargue: “Vous me trouvez vulgaire, je suis seulement vivant” – tout le contraire de M. Biden!

7- Il est patriote.
God bless America and myself! Si c’est bon pour lui, c’est bon pour l’Amérique. Son arme favorite: le pavé dans la mare. Il ne s’oppose pas à ses adversaires, il les dénonce, il les injurie, il les écrabouille. Des idiots, des traîtres, des espions au service de la Chine! Des ennemis jurés des États-Unis – il faut les éliminer par tous les moyens. 

8- Il est mauvais joueur.
Quand il a perdu, il se vante d’avoir gagné, ou il renverse la table. On applaudit son arrogance, on salue son génie mystificateur et sorcier, sauf que cette fois il est au pied du mur. S’il est battu le 3 novembre, même d’un cheveu, il devra partir, tête basse. “You’re fired!” (“Vous êtes viré!”) – c’était le mantra de l’émission de télé-réalité qu’il animait jadis sur la chaîne NBC, The Apprentice.

9- Il se croit providentiel, élu de Dieu. Dès lors, il ne craint ni l’émeute ni la contradiction. Si tant de gens manifestent contre lui, s’ils deviennent violents, c’est bien la preuve qu’il a raison! Son programme audacieux suscite une haine exemplaire chez les imbéciles.

10- Il n’est pas fou. Il ne croit aux statistiques que s’il les a falsifiées lui-même.

11- En affaires, il est pragmatique. Est vil ce qui est à vendre, ce qui ne vaut pas cher. Comme tout s’achète, il suffit d’être là au bon moment – sauf que ces maudits Chinetoques le savent mieux que lui.

12- Il est résolument de son époque, c’est-à-dire brutal, clivant – et connecté.
À Washington, on se scandalise. Le New York Times ne cache pas sa gêne. Nancy Pelosi s’étouffe. Michelle Obama s’afflige. Les grenouilles démocrates s’offensent ou s’indignent. Il s’en félicite, il fédère les siens. Le Parti Rébublicain? Non, tous les autres, les naufragés de la mondialisation, les oubliés de la lower- lower-middle-class, les frustrés de la croissance, le prolétariat rural, les petits Blancs, les vaillants reporters de Fox News, les “vrais gens” quoi!
Coiffé à l’ange, la bouche en cœur, le front nimbé d’or (grâce à un fixateur capillaire miraculeux dont la marque est classée secret défense), il est l’oracle de son temps et de son peuple. S’il est battu en novembre, il est convaincu que son empreinte dans le pays restera mémorable: sa voix suave et douce résonnera demain comme une nostalgie – ou un cuisant remords – dans le chœur des ménagères délaissées de l’Ohio. 

13- Il fait le sentencieux, il fait l’enfant, il fait l’idiot. S’il feint la candeur, il y a toujours du calcul dans ses apartés. Ses déclarations ne sont pas toujours pesées, loin de là, mais elles acquièrent aussitôt la pertinence effarée d’un lapsus. Ce ne sont pas des bourdes, ce sont des signaux.
Plus c’est parodique, plus c’est réel.
Plus c’est bas, oups! plus c’est vrai.
Vous captez ou pas?  

14- La politique? Un show, un business, une affaire de clic et d’écran. 

15- La diplomatie? Ha! Ha! 

Qu’en conclure?

C’est quand il est ridicule qu’il est le plus dangereux. 

Et quand il sourit ou quand il blague, on frémit. 

On dirait un clown. Un clown blanc – le clown blanc, c’est le pitre quand il devient méchant. 

Dans la grammaire du cirque, c’est celui qui provoque le rire et l’effroi, celui qui ose tout, celui qui fait peur aux enfants, brrr! 

C’est aussi celui qu’on rappelle quand le lion a dévoré le dompteur. Un éternel recours en cas de malheur.

Au revoir les zinfints!


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est écrivain, essayiste et journaliste littéraire

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