La fumée du pourtoussisme s’étant un peu dissipée, le temps est venu de jeter un coup d’œil sur les autres résultats tangibles du Changement.
Le bilan social de la première année du hollandisme révolutionnaire – selon l’expression plaisante du prophète Todd, qu’il a depuis auto-critiquée – est loin d’être aussi joyeux que les premiers mariages « pour tous ». En toute discrétion, Hollande a renoncé à la renégociation du TSCG, commandé le rapport Gallois sur la compétitivité des entreprises, et surtout, fait adopter à l’Assemblée Nationale l’Accord National Interprofessionnel,  qui remet en cause les fondamentaux du droit du travail français et attaque le donjon social du CDI.  La loi a été votée au bout de deux jours de débat, le gouvernement ayant utilisé  la procédure 44-3 du vote bloqué contre sa propre majorité parlementaire – une première historique.  La couleuvre ne passe pas dans les rouges gorges, et le sénateur communiste Dominique Watrin a même déclaré dans L’Humanité : « le gouvernement a gâché l’alternance ».
Coté syndicats, la division entre réformistes et résistants et l’embarras de la CGT, qui avait appelé à voter Hollande sans contrepartie  en mai 2012, explique en partie la faiblesse de la mobilisation.
En effet, alors que la révolte contre le CPE avait fait plier le gouvernement Villepin, l’ANI est passé comme une lettre à la poste, alors que son contenu se révèle bien plus attentatoire aux droits des salariés que ne l’était le Contrat Premier Embauche (qui se contentait d’allonger la période d’essai à deux ans et de supprimer la procédure de licenciement, sans toucher au motif).
La route vers l’ANI était pourtant pavée de bonnes intentions : officiellement, il s’agissait de lutter contre la précarité dans le travail, de permettre le maintien dans l’emploi, et de s’adapter aux évolutions du marché du travail.
Deux grandes mesures remettent frontalement en cause la rigidité de la citadelle CDI : l’accord de maintien dans l’emploi (recyclage du projet sarkozyste d’« accords compétitivité-emploi ») et celui sur la mobilité interne, répondant l’une et l’autre au sacro-saint impératif de « flexibilité ».  Sous condition préalable d’ « accord », l’employeur pourra, en cas de difficultés financières de son entreprise, renégocier le nouvel équilibre salaire/temps/ lieu de travail de son salarié… jusqu’à huit fois par an ! Le maintien dans l’emploi se fera donc, mais au prix d’une baisse de salaire décidée unilatéralement et/ou d’une mutation  du salarié sans consultation, selon l’ultimatum «  la valise ou le cercueil social », rebaptisé fallacieusement  « révolution du dialogue social ».  La cause « réelle et sérieuse » du licenciement devient l’accord lui-même, le contrat de travail étant soumis intégralement à l’accord collectif, même si celui-ci est plus défavorable au salarié.
Enfin,  l’accord devenu loi  permet également de faciliter les licenciements collectifs (+ de 10 salariés), pour cause économique, soit par accord, soit par la mise en place de plans sociaux (PSE) standardisés et homologués par l’Etat.
La flexibilité, quand elle n’est pas érigée en dogme, peut être une bonne idée, surtout appliquée aux petites entreprises qui ont des difficultés à s’adapter et hésitent à embaucher. Mais cette loi sur l’emploi, puisqu’elle nécessite un accord syndical préalable, ne pourra s’appliquer qu’aux grosses entreprises, car les PME en France sont un désert syndical[1. L’élection de représentants syndicaux n’étant obligatoire que pour les entreprises de plus de 50 salariés, les délégués du personnel dans  celles de plus de 10 salariés] En revanche, on peut imaginer que les grandes multinationales ne se gêneront pas pour utiliser à loisir cet accord afin de dicter des conditions iniques aux salariés, et d’avoir ainsi un prétexte pour les licencier.
Encore une fois, Hollande, avec sa prudence, a voulu faire plaisir à chacun, au patronat, aux salariés, aux petits et aux puissants, et comme toujours, il a déçu tout le monde : ni assez flexible pour le patronat (quand même bien satisfait le Medef réclame toujours plus[2. Notamment un « acte 2 » du pacte de compétitivité qui s’attaquerait plus sérieusement à la baisse des prélèvements obligatoires]), ni assez protecteur pour les salariés du privé.
Las, l’ANI n’était qu’un tour de chauffe, avant le grand reniement : Bruxelles a « suggéré » des réformes draconiennes pour le redressement des comptes publics qui coïncident avec les douloureuses recommandations du rapport Moreau sur les retraites. La CGT annonce que ce pourrait être le casus belli qui romprait définitivement les ponts entre le gouvernement socialiste et les « travailleurs ».
Nombre de ceux-ci avaient basculé de gauche à droite à la présidentielle de 2007, et inversement en 2012. Mauvaises pioches !

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