Six ans après sa mort, Georges Lautner éblouit encore les spectateurs. Méprisé des snobs, le cinéaste aux répliques cultes signées Michel Audiard aura fait tourner Louis de Funès, Bernard Blier, Alain Delon et Jean-Paul Belmondo. Des Tontons flingueurs au Professionnel, ses grands films populaires exhalent la fantaisie de la France des Trente Glorieuses. 


Si Georges Lautner avait été sensible à la critique officielle, il n’aurait pas réalisé plus de deux ou trois films. Cependant, il ne s’est pas découragé. Il faut s’en réjouir : son entêtement nous a légué une parenté inattendue, les membres hautement fréquentables d’une famille effarante, bref, des oncles, plus précisément des tontons exubérants à souhait. Les gens respectables ont immédiatement détesté ces énergumènes, qui ont pourtant attiré la foule nombreuse et fervente, et qui assurent le succès des chaînes de télévision cinquante-sept ans après (Les Tontons flingueurs, 1963). Le cinéma de Lautner, dans ses meilleurs moments, a renouvelé cette qualité (inter)nationale qu’on nomme la fantaisie.

Nous n’avons pas fini d’évaluer les mérites de la fantaisie française, ni d’examiner le terreau historique, social, sociologique qui la nourrit. Le cinéma est en tout cas son truchement idéal. Il s’adresse au plus grand nombre, c’est-à-dire au public. Il est, dans la plupart des cas, accessible à tous et librement. Il est un moment de l’imaginaire, le reflet, plus ou moins persistant, précis, approximatif, injuste d’une société, d’un peuple. Le cinéaste Georges Lautner a exercé entre 1958 (La Môme aux boutons) et 1992 (L’Inconnu dans la maison) : son œuvre couvre donc une part importante de la période de progrès économique exceptionnelle, que Jean Fourastié appela Les Trente Glorieuses (1946-1975). Entre Le Monocle noir (1961) et Mort d’un pourri (1977), on suit à la trace les effets de l’expansion française, sur les billevesées souvent vertigineuses qu’elle produit, et sur l’imagination créatrice des acteurs, des scénaristes, des dialoguistes qu’il a rassemblés sous sa bannière.

Les temps changent, ils nous invitent à examiner plus attentivement les êtres et les choses dans le domaine artistique, et singulièrement dans la production cinématographique. Nous avons proféré des jugements qui se voulaient avertis et définitifs. Nous avons ainsi établi des hiérarchies, qui comblaient momentanément notre amour-propre et renforçaient nos convictions. Il y avait deux sortes de films : les uns étaient populaires, fabriqués à la hâte dans le seul but de plaire au public, de conforter nos compatriotes dans leurs plus médiocres certitudes ; les autres avaient accès à la dignité « art et essai », à la catégorie des œuvres de l’esprit. Les premiers glorifiaient les sentiments inférieurs bien propres à alimenter l’indignité nationale.

Sous le sens

Le Monocle noir signale le commencement de la grande dérive lautnerienne, qui veut non seulement contrarier le sens, mais encore le pousser dans ses retranchements : « À l’origine, il y avait un roman du colonel Rémy, qui ne m’avait pas du tout emballé. Néanmoins, j’y ai discerné une histoire, que l’on pouvait sortir de son contexte afin de la tourner en loufoquerie policière. Sur mes recommandations, Pierre Laroche et Jacques Robert m’ont fourni un scénario, qui comblait mes attentes. Ma carrière a décollé grâce à ce film. Pourtant, le ton en avait déplu à la commission de censure. Il est sorti à la dérobée, au mois d’août, et c’est grâce à son succès que j’ai pu poursuivre dans mon “mauvais esprit”. Prenez un héros sombre, voué aux situations dramatiques : l’héroïsme et le sublime ont une frontière commune. C’est la frontière que j’ai voulu franchir allègrement. Le ridicule comme système peut être insupportable s’il est malveillant et systématique : on rigole tous et de tout, et l’on rit d’abord de soi. On peut grincer, à la condition de présenter toujours des individus, des femmes et des hommes, et non pas des pantins. En 1960, le souvenir de la Seconde Guerre n’était pas si éloigné. Or, à ce moment précis, j’avais envie, et je n’étais pas le seul dans ce cas, d’autre chose. Je souhaitais présenter une réalité non pas uniquement déformée, mais complètement distordue, et pire encore : capricieuse. Pour cela, j’ai constitué une famille, aussi bien chez les acteurs que chez les techniciens et chez les dialoguistes. Le succès soude les équipes, et les affinités ne sont pas le fruit du hasard. Dès que je fus bien entouré, j’ai pu y aller franco. »1

Bernard Blier, l’inquiétant faux-cul

Avant d’être sanctifié grâce au triomphe absolu des Tontons flingueurs, à ses répliques devenues d’un usage commun pour toutes les générations, Georges Lautner n’était pas seulement rejeté par l

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Avril 2019 – Causeur #67

Article extrait du Magazine Causeur

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