Image de propagande de Daech (Photo : SIPA.AP21655312_000005)

Lors de la publication de l’ébauche de leurs travaux, la thèse de la « french connection » en avait ravi quelques-uns. Sur les réseaux sociaux, notamment dans les rangs islamo-gaucho compatibles, certains ont adoré simplifier encore plus le propos déjà bien peu étayé des auteurs, William McCants et Christopher Meserole de la Brookings Institution, un prestigieux centre d’études américain. Pensez-donc ! La « culture francophone » et une « laïcité agressive » présentés comme facteurs clés de la radication islamiste. Du pain bénit pour ceux qui pensent, dans une pratique inversion des rôles, que la France serait seule responsable, sinon la véritable coupable de ce qui lui arrive ! Ainsi, tout en relativisant quelque peu la thèse des auteurs (« Il n’est pas sûr que toute la “culture politique française” puisse être mise en cause » — on respire !), le site Slate a tout de même aimé voir dans cette thèse d’une laïcité utilisée dans un « sens guerrier » qui viendrait nourrir le djihadisme l’amorce d’un débat salutaire — dixit la journaliste.

L’étude originelle, lourdement titrée « The french connection », ambitionnait d’expliquer le militantisme sunnite dans le monde entier en démontrant que les phénomènes de radicalisation étaient bien plus massifs au sein des sociétés francophones européennes et extra-européennes. En cause donc, une approche de la laïcité qualifiée de « virulente » ou « incisive » et une jeunesse urbaine sous-employée : « Nous supposons que lorsqu’il existe de fortes proportions de jeunes sans emploi, certains d’entre eux sont voués à la délinquance. S’ils vivent dans des grandes villes, ils ont davantage d’occasions de rencontrer des gens ayant embrassé une doctrine radicale. Et quand ces villes sont dans des pays francophones ayant une conception virulente de la laïcité, alors l’extrémisme sunnite apparaît plus séduisant » expliquaient alors les deux auteurs.

Publié dans la sérieuse revue Foreign affairs deux jours après les attentats de Bruxelles, l’article liait les attentats de Paris et Bruxelles, tissant même un lien avec les nombreux attentats survenus en Tunisie : « Quatre des cinq pays ayant le taux de radicalisation le plus élevé sont francophones ». Les auteurs ciblaient ainsi la Belgique, la France, le Liban et la Tunisie, des pays caractérisés par une « culture politique française ».

« From Proust to Daech ? »

L’ambassadeur de France à Washington, Gérard Araud ne l’a pas vraiment entendu de cette oreille, dénonçant l’absurdité du propos et qualifiant même dans un tweet ce raisonnement d’« insulte à l’intelligence ».

 

 

Déjà l’agglomérat des quatre pays censés partager une culture politique commune  et une conception « agressive » de la laïcité avait de quoi surprendre. Quoi de commun entre le royaume fédéral de Belgique et la République française ? De même, si le Liban est une République parlementaire dont la Constitution garantit la séparation des églises et de l’Etat, il y a un monde entre le Liban multiconfessionnel et la république laïque à la française.

Selon l’historien libanais Georges Corm, le fanatisme religieux du pays s’explique bien plus par son régime communautaire que par une quelconque culture francophone  : « Le régime communautaire a démontré combien non seulement il consacre la surenchère communautaire et développe artificiellement le fanatisme religieux, mais encourage de plus la corruption des notables, à qui il n’est pas possible de faire rendre des comptes sur leur gestion en tant que hauts responsables de l’État, sous peine de susciter des troubles communautaires. »

A travers ses nombreux entretiens avec des djihadistes, le journaliste David Thomson s’est efforcé de démontrer qu’il n’y a pas de profil linéaire de radicalisation, insistant sur la variété des profils, des motivations, des convictions religieuses et des méthodes de recrutement. Ainsi, la radicalisation a largement eu lieu dans le cadre de mosquées en Tunisie, contrairement à la France.

Le listing détaillé de 5 000 combattants de l’Etat islamique récupéré début mars par la chaîne NBC News via un ancien membre de l’organisation terroriste permet également de relativiser la « francophonie » supposée des combattants de l’EI. Sans surprise, les plus proches voisins de la Syrie et de l’Irak sont surreprésentés.  L’Arabie saoudite arrive en tête avec 579 djihadistes recensés. La Turquie est quatrième avec 212 combattants. Avec le Moyen-Orient, le Maghreb est la région qui fournit le plus grand nombre de djihadistes : la Tunisie (559), le Maroc (240) et la Libye (87) sont tous dans le top 10 des nations les plus représentées. Poursuivant leur raisonnement, les auteurs auraient peut-être également pu ajouter le Qatar qui affiche un nombre de départs de combattants par millions d’habitants équivalent à celui de la Palestine. Un phénomène lié à l’entrée de l’Emirat dans l’Organisation internationale de la francophonie en 2012, auraient dit nos deux chercheurs…

Si en sous-main les auteurs de la « french connection » cherchaient à nous vendre un quelconque modèle anglo-saxon, il faudrait là aussi qu’ils revoient leur copie. Les « daechleaks » montrent que rapportés à la population musulmane — puisque c’est la méthodologie choisie par les auteurs de « The french connection » — le Royaume-Uni ne s’en sort guère mieux que la France en nombre de combattants par million d’habitants musulmans.

La Chine, ce grand pays de « culture francophone »

Et puisque les auteurs cherchaient par leur théorie à tenter d’expliquer « le militantisme sunnite dans le monde entier », démontons-le par l’absurde ! Certains ont trouvé surprenant la présence de la Chine à la 7e position de ce classement, avec 138 ressortissants. Rapporté à la population chinoise totale, le chiffre est dérisoire, mais il devient très important, inquiétant même, quand on le compare à la population musulmane chinoise estimée à 23 millions d’habitants dont une importante minorité de Ouïghours, minorité musulmane sunnite établis dans la région du Xinjiang, réprimée par Pékin. Fin 2015, pour la première fois l’Etat islamique a diffusé sur les réseaux sociaux un chant islamique en mandarin adressé aux musulmans de l’Empire du Milieu, les appelant à prendre les armes. Un exercice de propagande efficace preuve que Daech est aussi pragmatique qu’opportuniste et cherche à puiser dans tous les réservoirs de combattants disponibles.

On ne sache pas que Pékin soit connu pour sa francophonie, en revanche, on accordera aux chercheurs que la conception chinoise de la « laïcité » — concept inconnu en Chine qu’on traduira par la notion de « liberté religieuse »… — est quelque peu autoritaire puisqu’elle relève de la répression systématique des religions ou courants religieux non contrôlés ou autorisés par le parti communiste. De là à la comparer avec la laïcité française…

Sans exclure des causes spécifiques au djihad français, tenter d’entrevoir un axe djihadiste francophone allant de Paris à Molenbeek, en passant par Tunis, tout en s’autorisant un détour par Beyrouth, relève de la pure spéculation. Il faudra que nos chercheurs… cherchent encore, car leurs conclusions hâtives montrent surtout combien aujourd’hui la laïcité française reste un « impensé » américain et sert de bouc émissaire confortable quand il s’agit d’expliquer grossièrement toutes les tensions communautaires et religieuses. C’est ainsi. En France, l’esprit de liberté a eu à se conquérir contre l’esprit de religion et l’État dispose d’une autorité religieuse sur les religions. Quand les Etats-Unis demeurent « one nation under god ».

 

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