Et si la disqualification de François Fillon, en pleine campagne présidentielle, n’était rien d’autre qu’un acte manqué ? C’est la thèse de Véronique Jacquier. La journaliste l’a suivi de 2012 à sa victoire à la primaire fin 2016 et en a tiré un livre paru début janvier. Alors que le dossier Fillon vient d’être rouvert à un mois des européennes, il est grand temps de s’y plonger. 


Eh bien nous y voilà enfin ! Les époux Fillon sont renvoyés en correctionnelle, nouvelle péripétie procédurale dans un dossier qui dormait pourtant paisiblement, en l’absence de toute échéance électorale. C’est le moment de lire l’ouvrage publié par Véronique Jacquier et fort justement intitulé : François Fillon, l’homme qui ne voulait pas être président.

Fillon, l’homme des élections

Tout le monde se souvient du raid judiciaire contre François Fillon, lancé à quelques semaines du premier tour de la présidentielle 2017, dont le déroulement était apparemment destiné à disqualifier le candidat. Voilà aujourd’hui que ça recommence, la justice continuant à appliquer un agenda qui, à un mois des européennes, n’a évidemment rien de politique.

Rappelons-nous, l’affaire avait démarré sur les chapeaux de roue, à une vitesse sans précédent en pleine campagne présidentielle – célérité dont on nous avait dit contre l’évidence qu’elle était normale et habituelle. Candidat de la droite républicaine éliminé, mission accomplie, Macron élu, l’urgence à instruire et à alimenter les médias avait disparue. La justice avait pu ainsi reprendre son cours paisible.

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L’ennui c’est qu’Emmanuel Macron est aujourd’hui politiquement en grande difficulté. Il faut donc tout recommencer. Initiative accompagnée comme d’habitude par une violation grossière du secret de l’instruction, la presse disposant, avant même les prévenus concernés, de l’ordonnance de renvoi devant le tribunal correctionnel. La routine quoi, sans que cela ne contrarie grand monde.

Un homme « sans qualité »

La lecture du livre de Véronique Jacquier, journaliste qui l’a suivi de 2012 à 2016, est donc à recommander. Au-delà de la description de ces péripéties, elle nous permet d’appréhender la personnalité d’un homme « sans qualité » mais qui a pu mener une longue carrière politique. Qui le verra multiplier les mandats, les postes de ministre et en particulier celui du premier d’entre eux, pendant cinq ans, durée seulement dépassée par Georges Pompidou sous la Ve République. Une longue carrière politique qui le verra remporter triomphalement, et à la surprise générale, la primaire de la droite pour voir s’ouvrir devant lui un boulevard menant à la magistrature suprême.

Posément, Véronique Jacquier, décrivant le personnage, sa personnalité que son enquête a permis de saisir, sa réussite et sa trajectoire formellement brillante mais terne dans son contenu, nous démontre trois choses.

D’abord que François Fillon n’était pas l’animal politique que sa carrière pouvait laisser penser.

Ensuite qu’il n’était pas non plus équipé pour le combat présidentiel comme sa défense calamiteuse face à l’agression médiatico-judiciaire du printemps 2017 l’a prouvé.

Et enfin que le système de production des élites politiques réduit à un affrontement des egos par la communication ne peut qu’aboutir à de pareilles erreurs de casting.

François Macron et Emmanuel Fillon

Je suis de ceux qui considèrent que la sincérité du dernier scrutin présidentiel a été altérée. Et que deux ans après, on peut mesurer que le parfait inconnu qui en a bénéficié à l’époque et accédé à l’Élysée n’avait pas grand-chose à y faire. Mais, d’une certaine façon, la lecture du livre de Véronique Jacquier est troublante en ce qu’elle nous amène à considérer que François Fillon, cela n’aurait pas été terrible non plus.

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L’auteur se reconnaît comme une filloniste initiale, surprise par le naufrage et qui a cherché à le comprendre. D’une lecture agréable, l’ouvrage dresse en fait plusieurs portraits et en particulier celui du monde politique dans lequel s’est déroulée cette forme de tragédie qui a vu un homme que tout le monde pensait déjà à l’Élysée exploser, purement et simplement, en plein vol. Voilà quelqu’un qui ne se destinait pas initialement la politique mais qui a bénéficié, avec Joël le Theule – notable à l’ancienne -, d’un parrain, qui lui a laissé en héritage l’apanage qu’il avait constitué.

La pointe basse du triangle

François Fillon apparaît comme un homme très orgueilleux souhaitant vivre dans le luxe, mais ne disposant pas du caractère qui fait les grands fauves, celui qui permet de mener les batailles politiques pour arriver au sommet. François Fillon n’aime pas se battre, et c’est la seconde leçon du livre qui décrit un monde politique complètement corrodé, où n’existe plus l’idée d’intérêt national, un monde réduit à une arène où s’affrontent des egos finalement très médiocres.

On y voit à l’œuvre les trois angles du triangle infernal : Sarkozy, Juppé, Fillon qui a jeté la droite républicaine dans le précipice. Car quelle que soit l’origine de l’avènement d’Emmanuel Macron, l’effondrement du vieux système, droite et gauche confondues, n’était pas dans les prévisions initiales. Et Véronique Jacquier pose la bonne question : ce qui est important, ce n’est pas de dire « qui a tué François Fillon ? » mais « qu’est-ce qui a tué François Fillon » ?

Introuvable destin

Véronique Jacquier n’esquive pas cette question et y répond clairement. Cependant, François Fillon était de ce point de vue une cible facile. Les faits qu’on lui reprochait révélaient un personnage ayant un rapport déplaisant à l’argent et sa défense, qu’elle soit judiciaire, médiatique ou politique fut calamiteuse. Le livre en narre les péripéties et le portrait qui en ressort n’est pas très reluisant. Et selon la bonne vieille habitude de la vie politique française, les médias et ses adversaires, qu’ils soient des concurrents ou qu’ils émanent de son camp, ne se sont pas gênés pour en profiter. Faire de la politique par juge interposé, c’est chacun son tour, n’est-ce pas Jean-Luc Mélenchon…

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Pour l’auteur, ces insuffisances étaient le résultat d’un choix : celui de nourrir son orgueil en se fixant l’ambition du sommet sans s’en donner les moyens. Ce qui explique et justifie parfaitement le titre de son livre. De Gaulle disait qu’un destin c’est la rencontre des circonstances et d’un grand caractère. Minutieuse, voire implacable, Véronique Jacquier nous décrit les circonstances et dresse le portrait d’un François Fillon sans véritable caractère pour les affronter.

Difficile dans ces conditions de se construire un destin.

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