Sur le papier, l’exposition Chtchoukine qui se tient à la fondation Louis Vuitton jusqu’au 20 février 2017 est sans rivale. Pensez donc : 130 chefs-d’œuvre impressionnistes, post-impressionnistes et modernes soit un authentique trésor, celui que Sergueï Ivanovitch Chtchoukine, collectionneur russe et francophile rassembla une vie durant. Gauguin, Derain, Matisse, Le Douanier Rousseau, Picasso… J’allais pouvoir m’en mettre plein les yeux ! Mais pour autant cette excitante promesse ne me fait pas perdre mon sens pratique. Prudemment, j’achète donc mon billet d’entrée en ligne une semaine à l’avance. Comme dans d’autres musées, je dois choisir un horaire précis parmi une liste de créneaux, ça sera donc le mardi 20 décembre à 12h30. Le jour dit, un mauvais vent m’accompagne lors de la traversée du jardin d’acclimatation jusqu’à la Fondation Louis Vuitton. Un édifice audacieux (ou plutôt « un geste architectural fort » comme on dit maintenant), tout en larges courbes, que ne renieraient pas les émirs dubaoïtes. Le bâtiment a été habillé par Daniel Buren de filtres colorés alternés et rectangulaires, rappelant ainsi le motif à carreaux, emblématique de la marque Louis Vuitton… Bel exemple d’intérêt bien compris entre un homme d’affaire avisé et un artiste qui sait d’où tirer son inspiration pour ne pas contrarier son mécène.

Il est 12h20, je cherche la file d’attente destinée aux visiteurs déjà détenteurs d’un ticket. Introuvable. L’agent de sécurité questionné me répond qu’il n’y a qu’une seule file pour tous les visiteurs et qu’il faut donc faire la queue en attendant que « le flux soit régulé ».

« Vous n’êtes pas dans un vieux musée, Monsieur »

Après 25 minutes d’attente dans un froid glacial, je pénètre enfin dans la fondation. Le hall d’entrée est digne d’un centre commercial en période de soldes : énormément de monde, des indications confuses censées orienter les visiteurs vers le restaurant, la boutique, l’auditorium… Je m’approche du comptoir d’accueil où il est précisé que chaque billet donne droit à un audio-guide. Je réclame donc mon dû et m’entends répondre que pour profiter de ce service, il faut être détenteur d’un smartphone et télécharger une application. J’explique que je n’ai pas pris d’écouteurs mais cela ne pose aucun problème puisque l’hôtesse me répond qu’il est tout à fait possible d’écouter à voix haute les indications dispensées par l’application… Je reste perplexe, ce musée du XXIe siècle qui se veut reflet de son époque, aurait-il poussé son souci de contemporanéité jusqu’à adopter le mode d’expression des lascars du RER B qui font profiter à tous les voyageurs du dernier titre de Nekfeu en mettant leur portable à pleine puissance ?

La personne qui m’accompagne a le tort de ne posséder qu’un modeste téléphone portable et fait part de son incompréhension quant à la promesse d’un audio-guide. Réplique cinglante et définitive : « Vous n’êtes pas dans un vieux musée, Monsieur ». Et tac ! Quant à l’intérêt d’acheter préalablement un billet nominatif, daté et comportant une heure précise l’hôtesse nous répond -agacée- que ce billet n’est en aucun cas un coupe-file et que si nous nous sommes gelés, c’est pour la bonne cause. Il s’agit en effet de « ne pas saturer les salles d’exposition de visiteurs afin que chacun puisse en profiter dans les meilleures conditions ». Nous tournons les talons et entrons (pas dans les meilleures dispositions, il est vrai) dans l’exposition, prêts à oublier ces déconvenues grâce aux merveilles qui nous attendent. Las ! Les salles sont toutes plus bondées les unes que les autres, on s’y bouscule. Il faut jouer des coudes pour espérer s’approcher des tableaux. Les visiteurs déambulent un smartphone dans une main avec le son à voix haute, et un appareil photo dans l’autre. En fait de « meilleures conditions » c’est l’entassement et le bruit qui dominent. La Fondation Louis Vuitton a fait le plein de visiteurs et une belle recette (16€ le ticket plein tarif) mais nous nous sommes hagards, déboussolés, frustrés, fatigués. Nous écourtons la visite.

Bernard Arnault qui cultive son image de mécène devrait pouvoir comprendre que la politique du chiffre qu’il pratique à merveille à la tête de LVMH, est un non-sens appliquée aux arts. Le public, comme les œuvres, méritent que l’on ne les traite pas comme des marchandises.[1. Contactée par Causeur.fr, la Fondation Louis Vuitton n’a pas encore répondu à nos questions]

 

 

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Etudiante en Urbanisme et Aménagement du territoireà l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne.