Avec les premiers beaux jours surgissent le Printemps des Poètes puis le Marché de la poésie. Dans une indifférence médiatique, et souvent publique, générale. Que reste-t-il de la figure du poète aujourd’hui ? La poésie est partout et nulle part en même temps. Sinon dans l’entre soi des poètes. Mais sinon ? Dans combien de librairies croise-t-on un véritable rayon de recueils de poèmes ? Qui connaît plus de trois de nos grands poètes contemporains vivants ? Poésie, combien de divisions ?

Un grand poète nous a quittés l’an passé

En Élie-Charles Flamand, un grand poète français s’est éteint le 25 mai 2016. Il y a un an. Il venait de terminer un dernier recueil. Un livre posthume. Testamentaire. La figure du poète n’est pas médiatique. Les raisons en sont multiples. Bêtes, surtout. Sans doute les médias officiels, médias de grands groupes économiques, jugent-ils que la poésie n’a pas d’impact. Ou n’est médiatiquement pas rentable. Un Char ne passerait pas à la télévision. Un Breton non plus. Un Flamand n’a jamais mis les pieds sur TF1 ou BFM. Pourtant, il y en a des experts. En tout. La poésie est experte en vie, elle pourrait être présente sur tous les médias. Et contrairement à ce qu’imaginent ces derniers, elle aurait pleinement sa place. Et les téléspectateurs, lecteurs ou auditeurs seraient sans aucun doute à l’écoute. Pourquoi non ? La poésie serait-elle donc si dangereuse ? Peut-être. Elle relève de l’intériorité et du silence, deux aspects que nos vies tendent à fuir.

Bavardages médiatiques partout, poésie nulle part ?

Tout citoyen en quête de sens, d’une direction pour sa propre vie, rencontrerait alors les poètes grâce aux médias. Il rencontrerait des poètes comme Élie-Charles Flamand. Rêve de poète me direz-vous ? Non. Dans le même ordre d’idées, qui eut cru que la philosophie s’imposerait autant dans le paysage quotidien des français ? Il y a encore dix ans. Magazines, émissions de radio, présence à la télévision, sur internet, en podcast… Epictète et Sénèque. La philosophie, particulièrement les courants philosophiques posant des questions liées au sens de la vie individuelle, y compris grecs anciens, couvre les murs de nos villes. Et l’on dit que l’émission la plus écoutée de France Culture est une émission de philosophie. Alors ? Quoi de plus proche d’une philosophie du sens que la poésie ? La parole des poètes, de poètes tels que Flamand devrait occuper une place du même ordre que celle de la philosophie dans nos médias. Elle devrait exister. Et vous savez quoi ? Il suffirait de le vouloir. De ce point de vue, il n’est pas anodin que Causeur rende aujourd’hui hommage à ce poète inconnu du grand public, cependant lu par les amateurs de poésie et les poètes. Il suffirait de le vouloir et la parole des poètes nous aiderait à donner du sens à nos vies individuelles.

Élie-Charles Flamand, des débuts surréalistes pour une vie en poésie

Flamand est né en 1928 à Lyon. Très tôt intéressé par l’observation de la nature, il devient l’élève du paléontologue Jean Viret et ne cessera, sa vie durant, de scruter l’homme et la pierre. À vingt ans, il découvre le surréalisme grâce à Maurice Nadeau et le bouillonnement poétique généré par ce mouvement. Il lit Éluard avec passion, rencontre Pierre Seghers qui encourage sa vocation poétique. La poésie, cela passe par des rencontres et par la transmission. À cette période, il se passionne également pour le jazz, passion qui ne le quittera jamais, et qui lui permit de rencontrer nombre de grands jazzmen américains. Au début des années 50, Flamand se fixe à Paris et rencontre André Breton. Ils deviennent amis. Breton le fait participer à toutes les activités surréalistes d’alors. Dans les années soixante, Flamand s’éloigne pourtant du groupe surréaliste. Il n’en apprécie pas la « noirceur ». C’est son avis. Il est exclu, demeurant cependant ami avec André Breton. Le surréalisme, un lieu de passage.  Flamand tisse des liens d’amitié avec nombre de peintres et de poètes. Il s’attache à l’œuvre du prix Goncourt 1967, André Pieyre de Mandiargues. Ce dernier préfacera La lune feuillée. Mandiargues, ce n’est pas rien. Breton, non plus.

La poésie comme monde de l’authenticité

Avec Fleuraison du silence, ce sont 26 recueils composés par le poète. Un précipité odysséen. Un ouvrage tous les deux ans. Mais Flamand n’a pas écrit pour produire. Il s’est attaché à parfaire sa langue, à parfaire ainsi la langue, au prix d’une lutte contre la facilité. C’est cela aussi la poésie, un combat intérieur contre et avec la langue. Flamand s’imposait une attitude intransigeante. Il ne conservait que l’important. L’essentiel, de son point de vue : la conjuration du nihilisme. Et l’édification d’une langue neuve. La poésie, c’est la renaissance perpétuelle de la langue. C’est-à-dire de ce qui fait sens en humanité, la parole. Que sommes-nous sinon cela, des êtres de parole ? C’est sans doute ce qui frappera le plus le lecteur : la charge puissante qu’il injecte dans les images et qu’il retraduit dans une langue inédite. Aussi a-t-il composé une œuvre de vie, opposée à un nihilisme déshumanisant et conquérant à l’échelle planétaire. En 1968 par exemple, le poète publiait La lune feuillée. 1968, année poétique dit-on parfois. Quelle poésie ? Qu’en reste-t-il ? Et que reste-t-il de 68 ? L’esprit poétique qui anime alors le poète est imperméable aux soubresauts. La danse des apparences ne l’intéresse pas. Le poète est un homme de l’Être. Tout comme le philosophe. On se prendrait presque à rêver d’un « poésie magazine », avec des relais radio et télé. Pour Flamand, en poésie il en allait des enjeux essentiels de l’homme, et ainsi des enjeux fondamentaux du monde. D’autres que lui ont pu avoir cet avis, de Breton à Barthes en passant par Bataille, Blanchot ou Heidegger. Paulhan, aussi. D’autres, aujourd’hui, aux noms comme tenus au secret.

Ces veilleurs qui entretiennent le feu

Les poètes de la stature de Flamand sont ces veilleurs qui entretiennent le feu. Aucune sangsue publicitaire ne pourra récupérer la substance de cette œuvre et la détourner. La parole poétique est exceptionnelle, c’est pourquoi le monde contemporain lui laisse peu de place. Il aime la répétition de la nouveauté, toujours nouvelle mais sans cesse identique au fond. Il n’aime pas l’exception. L’unité.  Le nouveau, c’est du multiple permanent. La poésie, elle, est un socle. Une fondation. Active en son secret, qui déverrouille une à une les clenches des automatismes modernes, de la mécanisation de nos personnes. La poésie, c’est la résistance contre la dépersonnalisation contemporaine.

Langue rare, haute inspiration, courage des images font le pouvoir de cette poésie. Le pouvoir de la parole. Les lignes de force des poèmes de Flamand oscillent entre une aspiration de haut vol et la mise en image virtuose des émotions. Il en faut, des poètes, pour mettre cela en mots. En paroles. Sans quoi aucun acte n’a de sens réel. Tout final musical, même s’il est diminuendo, est une apothéose par le silence installé dans le cœur de l’auditeur. Ce silence, Flamand le fait fleurir. Au cœur du commentaire, du bavardage. De la cacophonie. Élie-Charles Flamand ou l’une des plus grandes poésies de notre temps. Lire un poète ? Et pourquoi pas ?

Elie-Charles Flamand, Fleuraison du silence (Illustré par 10 dessins d’Obéline Flamand), Les Amis de La Lucarne Ovale, 2017. Pour se procurer le livre, contacter « La Lucarne Ovale, 21 rue Chante Merle, 77 720 Saint-Ouen-en-Brie, 01.60.67.54.61 / emile.ducharlet@wanadoo.fr

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