La Septième Obsession est une revue bimestrielle de cinéma disponible en kiosque et connue pour ses couvertures colorées, pétulantes, à la fois glamour et cinématiques. Et c’est justement la dernière qui a, malgré nous, fait polémique. En pleine affaire Weinstein et ses suites, La Septième Obsession a consacré la Une de son 13e numéro à Roman Polanski. La revue, peu coutumière de ce genre d’attention, a nourri malgré elle une polémique vertigineuse sur les réseaux sociaux (autant Facebook que Twitter).

Les démons d’une société malade

Une couverture de magazine se prépare longtemps en amont. Roman Polanski avait accepté d’être interviewé longuement pour la sortie de son dernier film, D’après une histoire vraie, par La Septième Obsession.

La rédaction était partagée concernant le film. L’entretien mené par Thomas Aïdan, le directeur de la rédaction et Jean-Sébastien Massart, riche et intelligent, permettait de revenir sur la carrière et les obsessions du réalisateur franco-polonais (auteur de RépulsionRosemary’s BabyLe LocataireFranticLe PianisteGhost Writer…) et de faire un point sur le travail de comédienne d’Emmanuelle Seigner, son épouse. Il se trouve que le magazine, accusé de défendre une vision « machiste » du monde, compte dans ses rangs un nombre considérable de rédactrices. Cette équipe, jeune et énergique, plurielle et pleine d’ambition, aspire à la renaissance critique du cinéma sans ignorer son histoire. Le choix de cette couverture s’inscrivait donc dans cette dynamique.

Nous ne débattrons pas autour de cette ancienne rengaine sur la séparation entre l’homme et l’œuvre. Une œuvre offre nécessairement un point de vue singulier sur des motifs, des hantises, un regard sur le monde qui peut et doit nous éclairer tous individuellement. Plus largement, elle fait parfois émerger les démons d’une société malade, c’est aussi ce que l’œuvre de Polanski tend à mettre en lumière depuis Répulsion (1965) ou Le couteau dans l’eau (1962). Nous souhaitions donner des grilles de lecture sur son œuvre à de jeunes cinéphiles. Qui plus est, qui peut s’ériger en juge et se substituer à la justice pour faire le procès d’un homme, d’un artiste et le censurer ?

Le retour de la morale

La presse a évidemment son rôle à jouer dans les batailles et les mutations sociétales, mais cette couverture, selon nous, n’empêche en aucun cas la parole des femmes sur les violences sexuelles. Elle met simplement en évidence une personnalité publique à la notoriété internationale, à l’origine d’une œuvre profonde et passionnante, qui demande que l’on s’y arrête. L’esthétique de Roman Polanski a été de nombreuses fois défendue par la rédaction. Il avait une actualité plus importante, cette année, entre la sortie du film, la rétrospective à la Cinémathèque et des publications sur son œuvre. D’aucuns diront que le « timing » était mauvais. C’est absolument faux. L’affaire Weinstein et celle de Polanski sont deux choses résolument distinctes selon nous.

Une société qui fait fi de la justice pour se retrancher derrière l’amertume, la haine et la vengeance n’est pas saine. Ce qui est effrayant dans cette « chasse à l’homme » c’est le risque de voir la morale et la censure dominer à terme. Il me semble que le cinéma et l’art en général n’ont eu de cesse de nous rappeler que rien n’est aussi manichéen, que la bête est tapie au fond de chacun et que se ruer sur un bouc-émissaire, ou lyncher publiquement quelqu’un, conduit bien souvent à un défouloir barbare et immonde dont la société ne sort pas grandie. Aussi, plus que jamais, il est urgent de revoir les films de Roman Polanski.