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Tous contre seul

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munch le cri muray

15 décembre 1991. Je me traîne dans la gueule du loup d’une séance de signatures à l’Opéra : la « Fête du livre » du Fig-Mag ! Mais qu’est-ce que je fous là, sous le même toit que la comtesse de Paris, Pierre Bergé, Bodard, d’Ormesson, Mallet-Joris, Sulitzer, les Bogdanov, Devos, Dutourd et tant d’autres faisans avec lesquels j’ai un décalage horaire de plusieurs dizaines d’années-lumière que je ne tiens pas du tout à rattraper ? J’ai beau savoir qu’éditer est un long chemin de croix, je me dis que j’aurais pu, avec un peu de courage, m’épargner cette station-là du calvaire. « Tu vois à quoi on est réduit ! », me lance Nemo, dont la table est voisine de la mienne. Il vendra une dizaine de livres, moi six ou sept. Est-ce qu’on peut imaginer quelque chose de plus méprisable que de venir regarder des auteurs sous le nez sous prétexte que c’est dimanche, que c’est bientôt Noël, que les grands magasins sont exceptionnellement ouverts et qu’on ne sait pas quoi faire chez soi ? Morts et mortes en puissance, demi-morts enfourrurés et moumoutés, vioques emperruquées, tous venus acheter la dernière morve de Castelot, la dernière cacade de d’Ormesson. J’ai L’Empire et le Rubens devant moi, sur la petite table. Des discutailleurs s’approchent, ils reniflent la quatrième de couverture, essaient d’engager le débat. Ils tombent bien, ceux-là ! Communicant comme je sais être ! Je les décourage en deux phrases. Qu’ils aillent ailleurs nouer le dialogue ! Chaque fois que la fanfare de la Garde républicaine se met à claironner, au rez-de-chaussée (et elle se déclenche environ tous les quarts d’heure), c’est brusquement l’émeute. Tous ces gens costumés trois-pièces et colliers de perles se transforment en brutes enragées d’un seul coup, je les vois nous foncer dessus, se ruer vers les rambardes, pousser les tables, nous sauter sur la tête, renverser les piles de livres, arracher les fils électriques pour aller regarder ce qui se passe. On dirait la scène d’incendie bloyenne du Bazar de la Charité mélangée à une séquence d’hystérie collective de Mort à crédit.[access capability=”lire_inedits”]
Si, comme le prévoyaient déjà vers le début des années cinquante certains sociologues lucides, la consommation culturelle joue maintenant un rôle comparable à celui de l’automobile il y a trente ans, ou celui des chemins de fer au siècle dernier, alors on tient là une preuve supplémentaire de l’infériorité atroce de la littérature actuelle. Rien, aucun grand roman, aucune « Bête humaine », aucun « Germinal » capables de décrire, sous les couleurs horrifiques voulues, ce phénomène infernal. C’est que ceux qui pourraient, qui devraient le prendre en main (les « écrivains », les « auteurs »), en sont aussi (par de misérables privilèges qui leur paraissent exorbitants : colloques, salaires, voyages, séjours, etc.) les bénéficiaires et complices. D’où ces avalanches de petits romans extraterrestres, débranchés, hors contexte historique, hors société, sans avis sur rien, romans-Berlon, romans-Baudelaire, tous récits écrits en « reconstitué », en Viollet-le-Duc, en rhétorique de troubadour avec pourpoints crevés, falbalas, toques à plumes. Voilà. Ce sont des romans troubadour.
Quand le centre oppressif du monde leur était extérieur (grande industrie, capitalisme, société de consommation), les écrivains pouvaient le repérer, et même certains trouvaient le courage de l’affronter. En revanche, aucune connaissance du centre actuel de l’oppression ne leur est aujourd’hui possible, puisqu’ils en sont les acteurs ou les bouffons. Ils sont obligés pour survivre de collaborer à sa prolongation. Scier la branche à laquelle ils se cramponnent est une tentation qui effleure parfois les meilleurs mais qu’ils ont la prudence de ne jamais pousser très loin. De cette tentation, il ne leur reste que le mépris d’eux-mêmes et des autres. Ainsi, les romans qu’ils écrivent sont-ils tous, d’une façon ou d’une autre, des apologies d’une société dont ils attendent qu’elle les consomme. « Indiquer les désastres produits par les changements des mœurs »… Le projet balzacien, qui n’a jamais été le réalisme, comme le croient les cons, mais la critique de la société telle qu’elle n’arrête pas de ne pas se voir, leur est impossible puisqu’ils sont les collabos de ces désastres (c’est pour cela aussi qu’ils détestent Balzac). Il est normal que leur art s’abîme et disparaisse, supplanté par la publicité, expression pure de la soumission, soumission à l’état pur, art absolu de la soumission.[/access]

Juin 2013 #3

Article extrait du Magazine Causeur


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Philippe Muray, écrivain, est mort le 2 mars 2006 d’un cancer du poumon, échappant de peu à la prohibition inaugurée ce 2 janvier. Ce texte, reproduit avec l’aimable autorisation de son épouse Anne Séfrioui et des éditions Mille et Une Nuits, prouve qu’il vit encore.

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