D’abord, les grands blessés – on ne meurt jamais en politique. A droite, Nadine Morano, Valérie Rosso-Debord, Claude Guéant, ou encore Michèle Alliot-Marie paient le fait majoritaire qui a normalement suivi l’élection de François Hollande.
Au centre, c’est-à-dire au milieu de nulle part, François Bayrou paie cash son vote du second tour de la présidentielle, étant de toute évidence la victime collatérale de la guéguerre Hollande-Aubry qui vient de commencer au PS. L’appareil socialiste dominé par les aubrystes ne lui a fait aucun cadeau, là où les Moscovici et consorts appelaient au retour d’ascenseur dans sa circonscription du Béarn.
A gauche, Ségolène Royal se prend les pieds dans son parachute rochelais (37% contre 63% à Olivier Falorni, son adversaire socialiste désigné par les militants locaux et officiellement promis à la vindicte de Solferino) et inaugure une liste des pendus qui va de Jack Lang – malencontreusement passé de la place des Vosges aux Vosges[1. Rendons la paternité de ce trait d’esprit à François Miclo.] à la moitié des élus Front de gauche.

Du côté du FN, à une centaine de voix près, Hénin-Beaumont a frôlé le ras-de-Marine tandis que Marion Le Pen-Maréchal profite du maintien de la candidate socialiste – contre l’avis de son propre parti- pour remporter haut la main la circonscription vauclusienne de Carpentras. En devenant à seulement 22 ans la plus jeune députée de la République, la petite-fille du pater familias frontiste s’expose aux jeux de mots nauséabonds sur son nom (« la voilà »…) dont se repaissent les antifas peu inspirés, voire aux allusions carrément machistes à son physique avantageux. Non loin de là, dans le Gard, l’avocat pasquaïen Gilbert Collard se réjouit déjà de pouvoir jouer les « casse-couilles » (sic) à l’Assemblée. Au-delà de ces vétilles, si l’on ajoute l’élection triomphale de l’ancien frontiste Jacques Bompard dans le Vaucluse, cela fait trois représentants de la droite nationale au Palais Bourbon, tous élus dans un pré carré méridional en décalage avec le nouvel épicentre nordiste du FN.

Mais laissons là les contingences personnelles. Certes, les gazettes « peoples » se gausseront des mésaventures de Ségolène Royal et les journaux plus sérieux noteront que tous les membres du gouvernement ont été élus à une large majorité, y compris dans des circonscriptions historiquement acquises à la droite (Filippetti en Moselle, Hamon dans les Yvelines, Carlotti à Marseille, Le Foll dans l’ancien fief sarthois de Fillon…). Toujours est-il que le Parti Socialiste a conquis la majorité absolue des sièges dans un contexte d’abstention massive, que les Verts obtiennent 19 fauteuils en validant la stratégie de poisson-pilote du PS brillamment élaborée par Jean-Vincent Placé et que les radicaux de gauche confirment leur survie à l’état de vieillerie parlementaire en atteignant le seuil minimal de 15 élus nécessaire à la constitution d’un groupe.

Avant de conjecturer sur le pourquoi du comment du sort des uns et des autres, retenons ce chiffre que nous n’entendrons – hélas – pas à longueur de J.T : l’abstention concerne 60% des personnes vivant dans un foyer dont le revenu est inférieur à 1200 € par mois mais seulement 39% des familles aux revenus dépassant les 4500 euros mensuels[2. Sondage Ipsos.]. Pas besoin de s’appeler Pierre Bourdieu pour comprendre de quoi il en retourne : les pauvres boudent très massivement les urnes tandis que les nantis, que François Hollande est censé vouer aux gémonies, ont garanti un plébiscite factice au PS. Cet état de fait médiatiquement occulté ne paraît pas gêner outre mesure les pontes socialistes qui paradaient hier soir sur toutes les chaînes d’information, Harlem Désir décrochant d’ailleurs la palme de la fausse modestie teintée d’arrogance.

Il est sans doute prématuré de conclure quoi que ce soit de ce scrutin. A ceux qui accusent la fameuse stratégie Buisson d’inefficacité en se félicitant de la réélection ric-rac de NKM à Longjumeau, on rétorquera que nous sommes bel et bien dans un cas d’espèce terra-novien. J’en veux pour preuve le combat héroïque d’Olivier Ferrand dans les Bouches-du-Rhône, qui sort vivant et vainqueur de sa triangulaire avec l’UMP et le Front National après avoir appelé les masses multiculturelles au sursaut républicain. A l’autre extrémité du TGV Méditerranée, la déroute de Claude Guéant à Boulogne-Billancourt au bénéfice du local de l’étape Thierry Solère n’a que peu à voir avec les admonestations de RESF…et c’est exagérer les talents comiques de Gérald Dahan que de lui attribuer la responsabilité du revers de Nadine Morano à Toul, ses propos « off » n’ayant pas de quoi fouetter un chat, même à Beyrouth. Un cas d’école terra-novien que ces législatives donc, puisque le niveau inégalé d’abstention surdétermine le poids des votants, souvent socialement et économiquement « intégrés », autant dire naturellement ouverts à la mondialisation. Force est ainsi de constater que ces élections se firent formellement par et pour le peuple… mais sans lui.

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