Le blocage spectaculaire de la frontière franco-italienne au Col de l’Echelle dans les Hautes-Alpes, le 21 avril, par une centaine de militants identitaires a relancé les débats sur la brûlante question migratoire, en plein examen houleux de la loi Asile et Immigration à l’Assemblée nationale.

Cette action baptisée « Defend Europe » et faisant écho depuis les sommets enneigés à celle conduite en Méditerranée au mois de juillet dernier à bord du C-Star, n’a occasionné aucun fait de violence ni aucun trouble à l’ordre public. Indépendamment de l’inhospitalité affichée – et qui est toujours humainement pénible si l’on considère le niveau de souffrance et de motivation qu’il faut à un individu pour traverser mers et continents avant de se lancer à l’assaut des alpages en baskets afin d’y trouver une vie prétendument meilleure -, cette action a surtout eu un effet de communication parfaitement réussi : démontrer que malgré le rétablissement théorique des contrôles aux frontières depuis novembre 2015, de nombreux points de passage de migrants demeurent insuffisamment protégés. C’est d’ailleurs sur ce constat que le ministre de l’Intérieur a ordonné un renforcement des effectifs de gendarmerie afin de veiller au « respect absolu du contrôle aux frontières ».

La « tenaille identitaire » n’existe pas

Cet épisode que l’ancien maire de Lyon a assez justement qualifié de « gesticulations » a toutefois enflammé le paysage politique ainsi que les réseaux sociaux, dans un grand concours national de paranoïa et d’outrance. La gauche, et surtout l’extrême gauche, se sont emparé de l’incident afin de dénoncer un danger fasciste omniprésent et dont cette opération serait la manifestation la plus abominable : qu’importe s’il n’y a eu aucune violence, ce qui compte idéologiquement c’est « ce qui aurait pu se passer si » (de la même façon que certains auraient tellement aimé qu’il y eût un étudiant blessé – ou pire – dans l’évacuation de Tolbiac, au point, si nécessaire, de l’inventer et d’en diffuser fallacieusement la rumeur puisque « ça aurait pu être vrai »).

Dans ce contexte et comme à chaque fois, le mythe désormais célèbre de la fameuse « tenaille identitaire » a pu, quant à lui, se déployer tout à son aise, inondant médias et réseaux sociaux de ses habituels éléments de langage. Cette théorie qui sert de couteau suisse républicain et qui s’est imposée peu à peu comme un évident postulat que l’on n’ose même plus remettre en question, mérite pourtant que l’on y regarde à deux fois avant d’en réciter le mantra. L’idée est assez simple et consiste à renvoyer dos à dos les « identitaires de tous bords », entendons par là, les islamistes/indigénistes (non réductibles toutefois les uns aux autres) et les identitaires « de droite », au motif que tout ce petit monde procèderait du même mécanisme de réduction des individus à leur essence fantasmée : nation, race, religion… Or, si l’on peut éventuellement accepter l’analogie sur le plan purement abstrait, ce bricolage conceptuel  rencontre tout de même deux obstacles de poids au contact de la réalité.

Tout d’abord, pour fonctionner correctement, et quitte à bricoler, une tenaille a besoin de deux branches à peu près égales, de dimensions équivalentes, sans quoi elle ne risque pas de tenir ni de couper grand-chose. On parle donc ici d’environ 2000 militants dits « identitaires » pour toute la France, qui occupent principalement leur temps à boire des bières en observant leur jeune montée de testostérone, organisent quelques opérations, quelques violences (condamnables et condamnées, en général très lourdement) et rejouent West Side Story à la tombée de la nuit contre de jeunes antifas qui font exactement pareil en face mais avec des vêtements différents. La belle affaire en effet, le terrible danger que voilà, la France qui n’a vraiment aucun autre souci en tremble d’effroi ! L’autre lame de la mystérieuse tenaille, en revanche, ce sont entre 13 000 et 18000 islamistes radicalisés, selon les chiffres du Fichier de traitement des signalements pour la prévention de la radicalisation terroriste (FSPRT). Ce sont, depuis 2012, les auteurs de 245 meurtres terroristes, ayant occasionné plus de 900 blessés dont de nombreux très graves. Ce sont les meurtriers de Ilan Halimi, de Sarah Halimi, de Mireille Knoll et de ce « nouvel antisémitisme » qui est enfin nommé et dénoncé. Ce sont les égorgeurs de prêtres et de policiers. Le moins que l’on puisse dire, c’est que, quelle que soit l’ineptie du vieux racisme résiduel encore présent dans quelques cercles marginaux, cette redoutable tenaille dont on nous rebat les oreilles à tout propos ressemble plutôt à une grande lame unique, un long sabre bien aiguisé, semblable à celui qui orne par exemple le drapeau de l’Arabie saoudite.

L’identité, nouveau point Godwin

L’autre erreur majeure de cette théorie, c’est de rendre suspecte voire impossible toute pensée de l’identité. Lorsqu’un malheureux s’y aventure, par opportunisme ou par conviction (voire les deux) et plus ou moins adroitement, tel Laurent Wauquiez le nouveau patron des Républicains, le voici promptement rappelé à l’ordre par la patrouille : « Quand j’entends Laurent Wauquiez affirmer que la droite est identitaire, ça m’inquiète », lance Maël de Calan (qui fut candidat à la présidence des Républicains), tout apeuré au plateau de Jean-Jacques Bourdin en novembre 2017, et l’on espère tout de même que le jeune et impressionnable garçon s’est remis de ses frayeurs.

Car, forcément, au jeu des évidences idéologiques et des lieux communs, il va de soi que ce qui est désigné comme étant « identitaire » (sans qu’on sache trop finalement de quoi il s’agit), c’est mal, c’est sale. Ne jamais oublier d’ailleurs d’y accoler « repli », « dérive » ou « péril » pour plus de conviction. On parle désormais de « danger identitaire » comme d’une chose aussi naturelle que de l’eau qui mouille ou du feu qui brûle, c’est une évidence non prouvée, une parole d’évangile et l’adjectif substantivé «identitaires » est devenu la version fashion de « fascistes » que les esprits sains n’osent plus trop prononcer tant le terme a été ridiculement galvaudé. En somme, l’identitaire c’est le nouveau point Godwin de la « pensée » politique française.

L’identité n’est pas une mémoire morte

Revenons pourtant quelques instants sur cette question de l’identité car il est important d’en saisir la portée à l’abri des stéréotypes et automatismes de langage. L’identité peut se définir comme un ensemble de caractéristiques, données et construites, physiques et immatérielles : un patrimoine génétique, un corps, un territoire, une temporalité, etc. qui, en se déployant dans une durée et liées ensemble par une mémoire – et donc par un récit tel le fameux « roman national » contre lequel il était bien vain de polémiquer à l’automne 2016 après les déclarations de Nicolas Sarkozy sur « nos ancêtres les Gaulois » -, constituent un être individuel ou collectif en le définissant comme ce qu’il est, et en le différenciant de ce qu’il n’est pas.

L’identité, ce n’est pas l’un de ces éléments pris isolément par opposition aux autres, ce n’est par exemple pas mon ADN à l’exclusion de ma culture, ce n’est pas ma religion à l’exclusion des lois qui régissent la communauté politique, ce n’est pas un récit mythologique et fondateur à l’exclusion des évolutions et des mouvements concrets qui travaillent et reconfigurent constamment un corps social. L’identité nationale – car, oui, entendue au sens complexe rappelé ici, il existe évidemment une « identité nationale » en dépit des cris d’orfraie qui ont entouré la timide tentative de débat initiée toujours par le même Sarkozy alors président de la République sur ce sujet, tout comme d’ailleurs il existe des identités locales, des identités familiales, individuelles, supranationales…) -, l’identité de la France, ce n’est pas la France éternelle contre le droit d’asile, ce n’est pas Jeanne d’Arc contre la possibilité du métissage, ce n’est pas le sang contre la civilisation, et ce n’est pas non plus la civilisation contre le sang, ce n’est pas la laïcité contre les cathédrales : c’est tout cela ensemble.  L’identité est en elle-même à la fois stable et mouvante, à la fois la limite (la frontière) et l’ouverture, elle est précisément ce qui, dans la définition de soi, permet la confrontation à l’altérité, et ce qui, dans le présent, fait lien avec le passé en sorte que l’action future ait un sens. Fustiger l’identité c’est de facto la réduire à ce qu’elle n’est justement pas, à savoir une sorte de mémoire morte, parcellaire et enclose sur elle-même.

Les identitaires, des fondamentalistes comme les autres ?

Cette rhétorique réductrice est principalement celle de la gauche républicaine (qui fait par ailleurs œuvre utile sur bien des plans) et elle a pour objectif principal de donner des gages de « non fascisme » à sa propre gauche qui ne cesse de la harceler sur ce sujet. C’est aussi une manière de frapper d’une pierre deux coups, de décocher une flèche à droite une flèche à gauche afin de s’assurer du leadership de la cause républicaine en écartant de facto les patriotes de droite ou gaullistes traditionnels discrètement mais sûrement disqualifiés pour cause d’identitarisme rampant. Le Manifeste du Printemps républicain y fait par exemple explicitement référence : « La République s’incarne dans un double combat : pour l’émancipation de chacun et contre toutes les dérives, assignations ou discriminations identitaires », de même que le préfet Gilles Clavreul, cofondateur du Printemps républicain et ancien directeur de la Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme et la haine anti LGBT (DILCRAH) qui déclarait en 2016 : « Il y a une tenaille identitaire en France ». C’est avec exactement la même rhétorique désormais parfaitement huilée, qu’Yves Husson, ancien préfet, commentant par exemple le rapport qu’il a remis au préfet du Rhône au sujet du pacte républicain, mentionne le « double repli identitaire » du « fondamentalisme religieux » et des « nationalismes et votes extrêmes », ce qui revient ni plus ni moins à mettre sur le même niveau, et comme par enchantement, 36% de l’électorat français du second tour de l’élection présidentielle 2017 avec les zélateurs de la charia : les intéressés apprécieront.

Notons enfin qu’étant profondément impensé, le terme d’ « identitaire » en est arrivé à désigner des réalités parfaitement contradictoires voire antagonistes. Par exemple, s’il est synonyme chez la plupart, de xénophobie et nationalisme, il pourra également être employé pour désigner le mouvement indépendantiste régionaliste catalan, qui œuvre pourtant contre la nation espagnole dans son identité et son unité. Le leader catalan Carles Puigdemont se retrouve alors dans la posture comique de devoir se justifier de l’accusation d’être un abominable identitaire, ce qui est assez savoureux : « Nous ne proposons pas un Etat identitaire… nous voulons un outil d’expression des énergies humaines… » (que peut-ce donc être ?).

La parole est à Fernand Braudel

Il n’est aucune raison d’accepter ou de tenir pour acquis ces tripatouillages conceptuels, quel que soit le respect que l’on peut par ailleurs avoir pour leurs auteurs. La notion d’identité se déploie dans de nombreuses dimensions, loin des pesanteurs idéologiques et des a priori en tous genres qui parasitent, encombrent, hystérisent et réduisent le débat pour mieux se l’accaparer. Laissons la parole à Fernand Braudel, que l’on peut difficilement suspecter d’accointances nauséabondes et qui s’y connaît un peu en histoire, lequel invitait dès 1985 dans un entretien au Monde à l’occasion de la préparation de son dernier ouvrage, L’Identité de la France, à la fin des plaisanteries et bricolages politiques autour de cette belle notion : « II ne s’agit donc pas d’une identité de la France qui puisse être opposée à la droite ou à la gauche. Pour un historien, il y a une identité de la France à rechercher avec les erreurs et les succès possibles, mais en dehors de toute position politique partisane. Je ne veux pas qu’on s’amuse avec l’identité. » L’identité de la France est justement une œuvre magnifiquement inachevée, soulignant (il n’y a pas de hasard) que l’identité est toujours à écrire, en devenir, jamais fermée.

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