Le Cœur content, premier roman de Nanoucha van Moerkerkenland, est un roman d’initiation à la vie de jeunes âmes perdues d’aujourd’hui. À la fois quelque chose des « enfants terribles », comme le propose sa quatrième de couverture, et du quotidien de la jeunesse « de souche » égarée, âmes mortes de Paris mimant de faire bonne figure, pour fuir autant que pour masquer l’immensité des souffrances intérieures. Il y a ici le réalisme d’un Houellebecq débutant ou redémarrant, avec une présence souterraine du Gilles de Drieu La Rochelle et de l’Aurélien d’Aragon. Le tout sur fond d’illusions perdues, celle d’une génération sacrifiée au cœur du non-sens qu’est devenu notre contemporain.

Hommage à la littérature

Les références, fort discrètes et maîtrisées, émaillent tout au long de ce roman, impossible de toutes les indiquer. On croise les silhouettes et les ombres de Drieu, peut-être est-ce mon travers de lecteur voyant Drieu chaque fois que paraissent des âmes sombres, mais aussi Aragon ou Dostoïevski. Les familiers de la dramaturgie de Tchekhov ne seront pas dépaysés non plus, pas plus que ceux qui ont l’habitude d’un certain théâtre contemporain, celui de Thomas Ostermeier et ou Simon Stone, dont on peut actuellement voir l’excellente réécriture contemporaine des Trois Sœurs en France. Il y a en effet quelque chose de l’âme russe, des identités slaves dans ce roman, et un parfum de tragique à la fois antique et 1900. Comment dire mieux l’étonnante richesse d’un roman dont on peine à croire qu’il est le premier de son auteur ? L’amateur de premiers romans que je suis depuis belle lurette n’est pas toujours aussi convaincu, ni certain de voir naître une voix. Avec Le Cœur content, la littérature française s’enrichit d’un écrivain. Une voix, autre, différente et cependant familière à son lecteur. C’est cela, sans doute, une vraie réussite littéraire : un texte avec lequel le lecteur communie, auquel soudain il se sent comme appartenir. Reste que le plus beau compliment à faire à ce roman est un compliment tout autant cinématographique que théâtral : Le Cœur content semble droit sorti de la filmographie d’Arnaud Desplechin, il y a dans ses pages un entraînement, une douleur, des souvenirs, un hier que son lecteur a rencontré, s’il en aime le cinéma, dans les plans de Desplechin, celui de Comment je me suis disputé (ma vie sexuelle) ou d’Un conte de Noël. À moins que ce ne soit dans sa propre vie.

Des jeunes gens pas très sages

Elsa, Andreï, Zacharie, ce sont les trois principaux protagonistes du livre. Un trouple qui comme nombre de formes de sexualité contemporaine prétendant à la modernité et à l’utopie ne fonctionne pas véritablement. Une triade qui n’est pas sans évoquer, justement, celle formée par Les Trois Sœurs de Tchekhov, Olga, Macha, Irina, trois personnages du reste en quête d’auteur, la romancière le précise à plusieurs reprises, s’excusant en passant si elle a trahi les pensées de chacun au long de ce roman choral, roman qui voit les protagonistes s’exprimer à tour de rôle, et avec des accents si particuliers que jamais le lecteur n’a le sentiment que la même plume se cache derrière les visages. Au point que le critique, ce vieux singe auquel il est tout de même difficile d’apprendre à faire la grimace, est pourtant piégé, se demandant au fil des pages si Nanoucha van Moerkerkenland ne cacherait pas en réalité un collectif d’écrivains, chacun ayant écrit les chapitres où parle son personnage. Ou mieux encore : si chaque chapitre n’est pas écrit et raconté par une personne ayant véritablement vécu cette histoire, laquelle ne serait alors pas seulement romanesque mais histoire vraie proposée au lecteur en forme de roman.

Un condensé de réussite littéraire

Que ce genre de sentiment assaille le lecteur critique du Cœur content suffirait à dire combien ces 200 pages sont un condensé de réussite littéraire. Outre Elsa, Andreï et Zacharie, qui s’aiment en se déchirant, de corps ou d’esprit, cela dépend, en de tournoyantes et difficiles relations, en forme d’initiations communes à la vie et aux vies, d’autres personnages gravitent autour de l’appartement qui est le lieu central de l’histoire, comme le serait une scène de théâtre : Suzanne, délurée, différente et mal comprise, méprisée même, comme la Natacha de Tchekhov, Paul, Matthieu, Léontine… Personnages qui, comme chez Tchekhov ou Desplechin, tournoient autour des trois figures principales ; chapitres qui s’enchaînent comme les actes d’une pièce, le drame s’appesantissant au fur et à mesure. Ce drame que l’on sent vite poindre, drame de nos vies quotidiennes comme Tchekhov ou Dostoïevski relataient les drames des vies quotidiennes russes du XIXe siècle. Roman de nos amours difficiles, sinon impossibles en cette époque désorientée, période où toute une jeunesse semble en quête de repères au sein d’un monde qui lui est annoncé comme déjà mort ou presque, du moins à la limite du point bascule et de non-retour, roman de la désespérance de ce quotidien où les roches de Solutré ou d’Oëtre ne parviennent pas à jouer le rôle d’un Mont Analogue.

Le roman post-Bataclan

Le Cœur content est un roman générationnel comme l’étaient Les Particules élémentaires de Houellebecq, avec cependant un ton littéraire plus chaud, dramaturgique, un roman – ou même peut-être le roman post-Bataclan. Un roman qui est aussi et subtilement politique, et fort peu politiquement correct. Ce ne sera pas vendeur, tant pis, ce n’est pas le rôle du critique : de ce roman, l’on sort triste. Un peu comme l’on a pu sortir mal à l’aise du premier roman lu de Houellebecq. La choralité de ce Cœur content est finalement une voix dont, comme avec le mal être houellebecquien, on sort plus lucide. C’est de cette tristesse-là que je veux parler, la lucidité.

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