Avec La Mule, Clint Eastwood signe une fois de plus un film formidable. Même ceux qui lui reprochaient d’avoir osé filmer l’héroïsme face au terrorisme dans Le 15h17 pour Paris, sont, cette fois, bien obligés de le reconnaître…


Il est consternant et agaçant de constater que lorsqu’un nouveau film de Clint Eastwood sort sur les écrans les qualitatifs droitier et réactionnaire fleurissent dans les critiques, positives ou négatives, de ses œuvres, et cela depuis de très nombreuses années. Très souvent les critiques de cinéma parlent au nom de positions idéologiques ou intellectuelles actuelles, surplombantes, et attribuant au film ou à son metteur en scène des jugements arbitraires et bien-pensants se jugeant plus malins que l’œuvre  en question.

Dur dur d’aimer un « réac »

« Un an après ce navet indigne de son talent [Le 15h17 pour Paris, narrant la fascinante histoire de patriotisme et d’héroïsme de trois amis qui sauvent des centaines de passagers d’un TGV en neutralisant un terroriste islamiste], Eastwood, 88 ans, est de retour dans La Mule, un film où, fidèle au meilleur de son inspiration (celle où il oublie d’entonner ses refrains ultraréacs) », nous affirme-t-on dans l’hebdomadaire Marianne. Il serait grand temps de voir et comprendre que les films de cet immense cinéaste sont complexes, exigeants et dialectiques. Du grand cinéma humaniste où l’aventure, le mélodrame, la guerre, les sentiments, l’action côtoient le politique et le social.

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Clint Eastwood a depuis son premier film Play Misty for Me construit une œuvre dense et cohérente où se suivent grands films et chefs d’œuvres. Il est certes de bon ton de ne pas aimer L’Inspecteur ne renonce jamais, L’épreuve de force, Firefox, Million Dollar Baby, American Sniper, Le 15h17 pour Paris… pourtant tous des films magnifiques et passionnants. Après avoir réalisé une série de films dans lesquels il ne jouait pas, Clint Eastwood signe un nouveau chef-d’œuvre où il interprète le rôle principal. Nous ne l’avions plus vu comme acteur dans un de ses films depuis le formidable Gran Torino (2009).

Une histoire de la famille au XXIe siècle

Pour la vingt-troisième fois, Clint Eastwood joue le premier rôle dans l’une de ses réalisations. Dans La Mule, inspiré d’un fait divers, l’histoire de Leo Sharp un vétéran de guerre qui a travaillé pour le cartel de Sinaloa, il incarne Earl Stone, horticulteur prospère et reconnu, ruiné par internet, un homme seul ayant délaissé sa famille et qui accepte de devenir chauffeur pour transporter des cargaisons mystérieuses dont, dans un premier temps, il feint d’ignorer le contenu. Affrontant avec un calme et une assurance incroyable son nouveau travail de mule, il transporte des kilos de drogues pour un gang de Mexicains rudes, butés et cruels – dirigé par le parrain Laton (Andy Garcia) – qui jamais ne lui font peur.

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Mais la grande force du film – son véritable sujet –, est de nous conter le rapport de cet homme, à la fois irascible et charmant qui cultive les plus belles fleurs du comté, avec les membres de sa famille, un gynécée sur trois générations: Mary, l’épouse (Diane Wiest) dont il est séparé, Iris, sa fille (Alison Eastwood) qui le méprise en raison de sa conduite et Ginny, sa petite fille (Taissa Farmiga) qui aime son grand-père et espère qu’il va enfin changer. Clint Eastwood campe avec un grand sens de l’épure et de la retenue cet homme failli qui a toujours préféré son travail aux relations et devoirs familiaux. Il ne vient pas au mariage de sa fille comme il a manqué plein d’autres moments importants de la vie de la cellule familiale (repas de famille, communion et confirmation, fiançailles…). Mais c’est aussi, malgré son caractère dur, un homme aimé de certains de ses concitoyens, les latinos avec lesquels il cultive les fleurs, les vétérans de la Seconde Guerre mondiale qu’il fréquente dans son club. Avec un beau sens de l’humour et de l’ironie, il campe ce personnage élégant et faible, noble et aigre, plaisantant en tenant des propos racistes – ce qui n’en fait pas pour autant un raciste ni un réactionnaire – mais sachant aussi se montrer généreux pour sauver le club des vétérans, la patinoire de sa ville…

La rédemption de l’homme failli

Conscient qu’il a raté sa vie de famille, Earl Stone, devenu le passeur le plus prolifique du cartel, donne des conseils, lors de son ultime voyage, sur l’importance capitale de la famille – dans une magnifique et émouvante scène de petit-déjeuner – à Colin Bates (Bradley Cooper), inspecteur de la D.E.A. (Drug Enforcement Administration) qui cherche à arrêter la mule principale du cartel.

C’est alors que le film prend un tournant mélodramatique – au plus beau sens du terme. Giny appelle son grand-père pour lui annoncer que Mary est au plus mal et qu’il doit venir à son chevet. A ce moment commence la voie du retour vers la famille. L’homme failli, défait, incapable d’aimer, rejoint la communauté des femmes. Un rachat et une rédemption d’une force émotionnelle d’une beauté comparable à celle de Un monde parfait ou de Sur la route de Madison. C’est ce rachat, cette rédemption, ce choix de la famille qui vont précipiter Earl Stone vers son destin de perdant solitaire et magnifique, de coupable. Guilty! Sans aucun doute et quelle force, quelle droiture et dignité pour le reconnaître.

La grande petite musique de Clint Eastwood

La musique joue un rôle capital dans le film. Earl à bord de son pick-up noir écoute lors de ses trajets des chansons, un impeccable florilège de musique country et de soul qui nous rappelle les ciels immenses et les vastes espaces des westerns. Cette musique belle et nostalgique renforce l’humanité chaleureuse du personnage.

Servi par des acteurs tous excellents, Clint Eastwood signe avec La Mule une œuvre d’une grande maîtrise formelle, d’un classicisme majestueux digne de celles des maîtres du cinéma tels John Ford ou Howard Hawks. Il associe avec brio les ressources immenses de son talent d’acteur à la rigueur et la précision de sa mise en scène au cordeau.

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