Pour Christophe Castaner, « poète revendicatif » est donc une insulte ou tout au moins le comble qu’il puisse imaginer pour disqualifier un adversaire. En Macronie, on n’est pas là pour faire de la poésie et encore moins pour revendiquer. Les deux sont des gros mots. En Macronie, la poésie est réservée au premier cercle du pouvoir, celle qui a fait de grandes études. On la garde pour soi, comme la philosophie. Éventuellement, on s’en sert pour montrer sa culture jupitérienne, façon Zeus qui éblouit tellement la pauvre Sémélé qu’elle en meurt. Je serai Castaner, je m’inquiéterais. Cela signifie qu’il n’est pas si proche de ça de Macron et de l’Olympe puisqu’on lui laisse dire ce genre de choses sans même le reprendre.

Pierre de Villiers n’a rien compris…

Et ne parlons pas de la « revendication ». La revendication, c’est la honte suprême en Macronie. Celui qui revendique, le syndicaliste, l’ouvrier de GMS pris dans un plan social, le lycéen à poil grâce au logiciel Admission Post Bac et, de manière assez surprenante, un général cinq étoiles chef d’état major des armées, celui-là n’a rien compris à la Macronie. En Macronie, on dépasse les clivages, on refuse les affrontements stériles, on dialogue d’égal à égal entre un patron et son employé pour faire avancer les choses : « Ecoute-moi, travailleur, sois moderne comme au Danemark. Tu me donnes ta flexibilité maintenant et je te donne en échange la sécurité dès que je trouverai mes marges suffisantes, dans quelques années ou quelques décennies. Tu es d’accord ? Non ? Mais tu revendiques, ma parole ! Tu n’as pas honte ? »

Mais revenons à la parole castanérienne  qui en rajoute une couche après la démission du général de Villiers : « C‘est son comportement qui a été inacceptable. On n’a jamais vu un Cema s’exprimer via un blog, ou faire du off avec des journalistes ou interpeller les candidats pendant la présidentielle, comme cela a été le cas. Il s’est comporté en poète revendicatif. On aurait aimé entendre sa vision stratégique et capacitaire plus que ses commentaires budgétaires. »

… aux hipsters macroniens

Ce qui est sûr, c’est que Castaner n’est pas un poète. Trois mots en « aires » dans la même phrase, on fera rarement plus lourdingue dans l’assonance. Mais bon, on ne peut pas jouer à la fois le look de la surmasculinité hipster comme on doit se se l’imaginer du côté des agents immobiliers des Deux-Sèvres qui veulent faire moderne[1. Je n’ai rien contre les Deux-Sèvres, plus contre les agences immobilières qui remplacent partout les bistrots et les bouquinistes, même à Niort.] et avoir un usage le la langue à peu près plaisant.

D’où vient cette haine de la poésie ? Pas seulement de l’inculture. L’inculture, c’est simplement croire qu’un général ne peut pas être poète, qu’un militaire ne peut pas aussi penser et dire le monde différemment, que l’art de la guerre exclut l’art de dire. On ne citera pas à Castaner la poésie de Mao, on va encore dire qu’on cherche à provoquer, même si les spécialistes s’accordent à la trouver bonne. Mais on pourrait citer le Marc-Aurèle des Pensées pour moi-même, le De Gaulle des Mémoires, le René Char, capitaine de la Résistance dans les Feuillets d’Hypnos ou encore Apollinaire dans Calligrammes : « Tandis que les yeux fixés sur ma montre/ j’attends la minute prescrite pour l’assaut. »

Mort à la poésie!

Non, cette haine de la poésie vient de plus loin et Annie Le Brun, il y a quelques années déjà, en avait parlé dans un magnifique petit livre, Appel d’air où elle trace par anticipation les contours de cette barbarie douce et autosatisfaite qu’est le macronisme en marche et dont Castaner est un des prophètes les plus émérites : « Voilà longtemps que rien n’est venu s’opposer véritablement à l’ordre des choses. Même, presque tous ceux qui prétendaient mener une critique sociale ne se sont nullement rendus compte de l’anachronisme de leurs armes. C’est pourquoi il n’est peut- être pas tout à fait inutile de revenir à cet appel d’air, à travers lequel, cherchant à ce que le vent se lève, j’avais misé moins sur la poésie proprement dite que sur l’insurrection lyrique qui en est à l’origine et réussit parfois à embraser tout le paysage. »

Il est désormais évident, après la sortie de Castaner, qu’à défaut d’être des généraux cinq étoiles soucieux de ne pas voir mourir ses hommes en opex dans des VAB déjà en service il y a trente ans lors de mon service militaire, il faut proclamer fièrement que nous sommes tous des poètes revendicatifs.

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