Je reçois beaucoup de livres. J’en lis peu. Le plus souvent, le style est aux abonnés absents. Quant à la morale, elle sape mon moral. J’aime les livres qui sont comme des coups de fouet ou des cris de désespoir, des livres écrits à proximité d’un cimetière. Ils sont de plus en plus rares d’autant qu’ils sont destinés à un public féminin qui se complaît dans le récit des infamies qu’elles ont dû subir. Ou qui révèlent leur bovarysme indéracinable : Denis Grozdanovitch, Jérôme Leroy et Camille Paglia. 


Je me propose d’évoquer brièvement trois de leurs livres qui ne me sont pas tombés des mains et dont je pressens que je les oublierai difficilement.

Denis Grozdanovitch : Dandys et Excentriques  (Grasset )

Denis Grozdanovitch est un écrivain à l’allure de gentleman farmer avec lequel il m’arrive de jouer aux échecs où il excelle. N’étant pas mauvais perdant, je me suis promis de dire tout le bien que je pense de son dernier livre d’une grâce et d’une subtilité qui contrastent avec son physique rugueux et son goût pour les blagues. Je connais peu de narrateurs dans la ligne de Proust susceptibles de jouer avec les théories les plus saugrenues et de mettre en scène des personnages excentriques, réels ou imaginaires,  qui les incarnent. Grozdanovitch en est un. Et parmi les plus singuliers. Il a le dandysme intérieur, le seul véritable. Et l’élégance de ne jamais nous ennuyer en  cherchant à nous asséner une quelconque vérité. Cela dit, on perçoit chez lui une nostalgie du monde d’avant : ce conservateur d’une immense culture a choisi, à l’instar d’Henry Miller, de se retirer du monde, non par défaitisme, mais parce que son amour même de la vie, lui a conféré une sagesses qui s’exprime par le renoncement.  Nous avons perdu un redoutable joueur d’échecs puisqu’il ne ne vit plus à Paris mais dans une lointaine campagne. Nous le déplorons. Mais nous avons ses livres pour nous consoler : nous n’oublierons pas facilement cet immense écrivain.

Jérôme Leroy : Nager vers la Norvège (La Table Ronde)

Certes, Jérôme Leroy est un ami. Certes, il écrit des polars engagés. Certes, il se définit comme un communiste balnéaire.  Pourquoi pas, après tout ? Mais dès qu’on creuse un peu, on découvre un poète de la veine de Richard Brautigan ou de William Cliff, deux des plus grands à mon avis. Jérôme Leroy rend d’ailleurs hommage à Richard Brautigan :

« C’est en me retrouvant
Chez Richard Brautigan
Que je m’endors le mieux
Il me laisse toujours
Une chambre d’ami
Au dernier étage de ses poèmes…. »

Comme Richard Brautigan, Jérôme Leroy aspire à disparaître. Il jette un dernier regard sur les villes de province et les filles qui ressemblaient à Catherine Spaak. Il espère que l’éternité ressemblera à une chanson italienne des sixties. Nous l’espérons tous. Mais le grand art de Jérôme Leroy, je le trouve dans ce poème : « Mort du tirage papier » que voici :

« On ne peut
plus
déchirer
les photographies
en petits
morceaux
alors
c’est encore
plus facile
pour elles
de vous
déchirer
le cœur
et
de vous
faire confondre
une illusion d’optique et un chagrin d’amour. »

Camille Paglia : Introduction à Personas Sexuelles (Presses de l’Université de Laval.)

J’ai toujours été surpris par le peu de cas que font, en France, les féministes ou les anti-féministes de Camille Paglia, comme si cette universitaire et redoutable polémiste les mettait mal à l’aise. Célèbre dans le monde entier, elle demeure ignorée des intellectuels parisiens. Il est vrai qu’elle ne les ménage pas. Je la cite :« Qu’y a-t-il de plus affecté , de plus agressif et de plus opiniâtrement dénué d’humour qu’un intellectuel parisien derrière son texte ampoulé. Le Parisien est un provincial qui prétend parler au nom de l’universel. »
Elle ajoute, faisant référence à la French Theory, que c’est la plus pernicieuse des importations françaises.

Par ailleurs, cette libertaire qui a eu pour mentor Harold Bloom, n’a pas la moindre indulgence pour un certain féminisme construit autour de la victimisation de la femme et d’une commisération universelle. Elle assiste atterrée à la lobotomisation des cerveaux et à la castration des sexes. Elle plaide pour Sade et pour Freud contre Rousseau. L’une des plus grandes erreurs du féminisme contemporain a été le rejet en bloc de Freud, selon elle. Et ce n’est pas nous qui la contredirons. Bref, pour qui ne supporte plus le bla-bla féministe, Camille Paglia est une aubaine.

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