Nous avons lu le livre d’Anne-Sophie Chazaud qui vient de paraître. Elle y décrit un monde où ce sont les mots qui définissent le réel… et où la liberté d’expression n’est plus un atout mais un obstacle devant la réalisation d’une utopie folle: une société où toutes les diversités s’épanouissent sauf une, celle des opinions. 


Anne-Sophie Chazaud est auteur et commentateur. Son dernier livre, Liberté d’inexpression, des formes contemporaines de la censure, est sorti aux éditions de l’Artilleur le 16 septembre dernier.

La société des susceptibles

Le paradoxe a déjà été relevé : aujourd’hui, on peut dire presque tout, sans risquer les sanctions de l’ancien monde (persécution par l’État, prison, déportation). En revanche on le fait à nos risques et périls face à de nouveaux arbitres des élégances : les choqués, les heurtés, les blessés et autres offensés profonds. Ceux-ci chassent en meute les présumés coupables – la présomption d’innocence appartient elle aussi au vieux monde – sur les réseaux sociaux et dans les médias pour les frapper d’ostracisme, de disqualification, ou de mort sociale et professionnelle (Cf. Ligue du LOL). Parfois de mort tout court (c’est le cas de Charlie Hebdo, coupable d’”islamophobie”).

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Pour Anne-Sophie Chazaud, auteur bien connue de nos lecteurs, cette nouvelle censure traduit une crise de la représentation : on ne fait plus la différence entre signifiant et signifié, le mot et la chose, le comédien et le rôle. Seul un noir pourrait désormais jouer Othello, et même le Metropolitan Opera de New-York n’aura plus recours au procédé de « black face » consistant à noircir le visage des comédiens appelés à interpréter le rôle d’un personnage à peau foncée. Désormais, dans la série d’animation les Simpsons, les personnages de fiction noirs seront doublés par des noirs. Et que dire de la malheureuse Carmen ? Cette œuvre cumule les gaffes : célébration de la corrida, une héroïne qui travaille dans une fabrique de cigares et bien sûr (attention spoiler) un féminicide… Pas étonnant alors qu’une maison d’opéra australienne ait décidé de l’éliminer de son répertoire. 

Certificats de pureté ethno-raciale

Comme le remarque Anne-Sophie Chazaud, cet affaissement de la représentation ouvre une boîte de Pandore :
Selon quels critères choisir les comédiens autorisés à jouer Othelo ou à doubler l’épicier indien des Simpsons ?
Qui va tenir le registre de pureté ethno-raciale et quel organisme délivrera les certificats en attestant ?

Même Arianne Mnouchkine, dont un spectacle sur l’histoire du Canada s’est heurté à la résistance acharnée des peuples indigènes s’est indignée : « les artistes, s’est-elle exclamée, s’ils sont des vrais artistes ne peuvent pas se transformer en commissaires politiques les uns vis-à-vis des autres ». Mais cela va bien au-delà de l’art. Si uniquement un noir – admettons que ce mot désigne un objet évident – peut jouer un noir, alors on peut aussi avancer que seule la chose même peut se représenter… avec comme conséquence l’impossibilité de communiquer, car dans ce nouveau monde deux personnes ne peuvent pas se comprendre, chacune ayant un vécu unique, et donc un système unique de sens l’empêchant de comprendre les mots de l’autre.

“Linguistic turn”

Cette incapacité nouvelle, ce refus de différencier entre le mot et la chose se greffent sur l’idée forte de ce qu’on nomme le « politiquement correct », consistant à croire dans la force des mots de changer la réalité, d’en être sa cause profonde. Ces idées ont pour racine le « tournant linguistique » (linguistic turn, LT) du milieu du siècle dernier. Appliqué aux sciences humaines le LT considère que toute recherche doit s’intéresser au discours autour de l’objet d’intérêt, ce dernier n’étant qu’une construction culturelle sans véritable substance hors le langage qui permet d’en parler. 

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Sorties du cadre de la recherche universitaire pour investir les médias, le militantisme et les réseaux sociaux, ces notions sont devenues des idées folles. Voilà que l’on force les gens à « bien » parler, et à penser à travers un dictionnaire épuré pour éliminer le mal. Ce zeste d’utopisme combiné à un esprit yakafaukon achève de transformer cet ensemble inédit en une dynamique de terreur. La surenchère des revendications et des postures victimaires n’est jamais assouvie. 

Libération de la parole ?

Cette lame de fond liberticide devient un véritable déferlement grâce aux nouvelles technologies qui ont littéralement noyé les anciens médias dont l’accès était restreint et le contenu contrôlé. Les blogs d’abord et les réseaux sociaux ensuite (avec les médias traditionnels comme caisse de résonance) ont eu pour résultat ce qu’on nomme la « libération de la parole ». Bref, les médias qui fonctionnaient comme une démocratie représentative sont devenus en peu d’années une agora fonctionnant comme une démocratie directe. Les journalistes étaient autrefois les seuls à s’exprimer, ils servaient d’intermédiaires nécessaires entre informations et opinions d’un côté, et le public de l’autre. L’affaire Mila est un triste exemple des conséquences d’un tel environnement idéologique, psychologique et technologique. Une meute virtuelle d’individus spatialement séparés somme les uns à prendre position et oblige les autres à s’autocensurer.

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Cependant, si nous faisons face à une nouvelle forme de censure, Anne-Sophie Chazaud nous rappelle que les anciens, bien qu’affaiblis, n’ont pas rendu les armes. Lois anti « fake news » instaurant de fait des instances de vérité officielle, loi Avia (retoquée par le Conseil Constitutionnel) – la liste est longue et pour l’auteur la démonstration est faite que désormais la guerre pour la liberté d’expression doit être menée sur de nouveaux fronts.

Le sort fait à la loi Avia prouve que tout n’est pas perdu, loin de là. En revanche, face aux nouveaux censeurs, les démonstrations et analyses justes et argumentées d’Anne-Sophie Chazaud nous laissent démunis, sans remèdes possibles. Et l’on termine malheureusement la lecture avec un constat amer : dans un monde où l’injonction à s’impliquer dans un militantisme « citoyen » est devenu tyrannique, où une surenchère des revendications n’est jamais assouvie, la liberté d’expression héritée de l’ancien monde est un obstacle et non plus une précieuse liberté. Au nom d’une diversité sans fin, une armée d’anonymes s’acharne à étouffer la seule diversité qui compte : celle des opinions et des idées.

Et puisqu’on se console comme on peut, pour les amateurs – dont je suis – retrouver la plume d’Anne-Sophie Chazaud est un vrai plaisir. Un essai vivement recommandé.

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