Nos jeunes sont des branleurs. Malgré les appels à peine subliminaux à l’émeute lancés par Le Monde, Libération et quelques dirigeants socialistes qui espéraient se refaire une santé sur le dos des manifestants grecs, nos-étudiants-et-lycéens-en-lutte (et avec de bonnes raisons de l’être même si ce ne sont généralement pas celles qu’ils choisissent) ont refusé d’égayer nos fêtes de fin d’année en nous offrant un remake hexagonal de la révolte grecque – et de celle de nos banlieues qui, maintenant que le temps a fait son effet et que les Grecs ont arraché le titre aux Français, paraît un peu pâlotte. En début de semaine, j’en ai même entendu un, un de nos jeunes en colère à nous, expliquer, probablement sur France Inter (impossible à retrouver sauf à me payer une demi-journée d’archéologie radiophonique), qu’on ne risquait guère de voir le mouvement anti-Darcos dégénérer en tragédie grecque (c’est juste pour faire un bon mot et aussi parce que je ne trouve pas le bon mot). Plutôt honnête, le jeune homme a expliqué, après avoir entendu des témoignages, saisissants du reste, de Grecs de toutes générations sur la dureté de leur condition, qu’on n’en était pas là en France. Encore un qui gâche le métier. S’il est à l’Unef, c’est-à-dire au PS, il a dû se faire engueuler sévère. La lucidité n’était pas au programme, on te l’avait pas dit, petit ?

« Ici, c’est pire, ou ça le sera bientôt. » C’est la ligne que le parti des bonnes consciences a essayé de faire prévaloir en fin de semaine. Il est vrai qu’au bout de quatre jours d’affrontements chez nos amis les Grecs, et alors que des dizaines de témoignages effarants avaient été diffusés, on ne savait plus très bien quoi raconter. « Après la Grèce, la France peut-elle s’enflammer ? », s’interrogeait Libé, vendredi, avec, en « une », la photo plein pot d’une manifestante bordelaise. Vous l’aurez compris, la véritable question était : la France doit-elle s’enflammer ? Et bien entendu, la réponse était comprise dans la question. L’après-midi, Le Monde jouait sur le même registre, avec le ton calme qui sied aux institutions honorables : « Social, jeunesse, banlieues : la France gagnée par l’inquiétude », annonçait-il en première page.

On me dira que nos deux estimables quotidiens se sont contentés de faire écho aux préoccupations de l’ensemble de la classe politique – on se demande que fait le CRAN. Ben voyons ! Dans son éditorial, Le Monde légitimait par avance la montée aux extrêmes si elle devait avoir lieu. Non seulement les raisons de désespérer ne manquent pas, expliquait-il en substance mais en outre, « il ne reste plus guère d’écrans protecteurs et de corps intermédiaires ». Pas même une victime à sacrifier à la foule en colère puisque « l’hyper-présidence de Nicolas Sarkozy a fait disparaître le gouvernement et son chef, fusibles commodes depuis un demi-siècle ». Bref, livré sans défense au capitalisme le plus dégueulasse, le peuple ne peut même plus se défouler en coupant quelques têtes. Retenez-le ou il fait un malheur ! Et l’éditorialiste de conclure : « La France n’est pas la Grèce. Mais. »

À Libé, on a tiré sur la même ficelle. « La France a le profil grec », écrivait Didier Pourquery après avoir pareillement expliqué qu’il serait bien étonnant (décevant ?) que l’agitation grecque ne s’exporte pas. En prime, nous avons eu droit aux péroraisons de l’inénarrable sociologue de service (je vous épargne son nom, inutile de le retenir ou alors, allez le chercher vous-mêmes !). Au journaliste qui craignait qu’en période de chômage la résignation ne l’emporte, elle a fait cette réponse magnifique : « Il peut y avoir une explosion. Nous sommes sur une poudrière. Une étincelle peut s’enflammer, plus qu’en 2005. » Allez les p’tits gars, ne laissez pas la flamme s’éteindre !

Certes, nos deux journaux n’ont pas tout inventé. Les politiques de tous bords n’ont cessé de proclamer leur inquiétude. Seulement, du côté de la gauche, cette inquiétude ne m’a semblé ni parfaitement désintéressée, ni parfaitement honnête. Quand Laurent Fabius déclare sur Europe 1 (cité par Le Monde) que « ce qu’on voit en Grèce n’est pas du tout, malheureusement, hors du champ de ce qui peut arriver en France », qu’il en remet une compresse sur « la dépression économique et la désespérance sociale », pour conclure en fustigeant « un gouvernement qui, vis-à-vis de la jeunesse ne montre pas de compréhension », quand Julien Dray, jeunologue éternel, proclame que « le syndrome grec menace l’ensemble des pays », je ne sais pas pourquoi mais j’entends autant de gourmandise que d’inquiétude. C’est sous couvert du même genre d’inquiétude qu’en mai 2007, Ségolène Royal avait promis de la casse si Nicolas Sarkozy était élu.

Bref, la gauche s’inquiète mais en se frottant les mains – encore que beaucoup doivent réellement flipper en se demandant si ce ne sont pas les copains de la maison d’à côté qui rafleront la mise au cas où la prophétie répétée en boucle se révèlerait auto-réalisatrice. Quoi qu’il en soit, il est bien plus rigolo de flatter la jeunesse dans le sens du poil victimaire que de combattre sur le fond les projets insensés de monsieur Darcos. Il est vrai qu’à gauche, ce que Darcos fait, beaucoup l’avaient rêvé. Il prétend faire de l’histoire une matière optionnelle ? Il a raison, l’histoire c’est sale. Il pense que pour être prof de français, il est plus important de « connaître l’institution scolaire » (nouvelle épreuve envisagée pour le Capes) que de comprendre quelque chose à la littérature ? Il a enfin compris que la littérature ne pouvait engendrer que d’affreuses discriminations. Bon, je caricature, mais on en est à peu près là. Sauf que toutes ces questions de savoir et de culture, ça prend la tête. Alors la gauche, au moins unie dans la démagogie, préfère ânonner, pour l’édification des jeunes et des moins jeunes : « Vous êtes pauvres ? C’est la faute au gouvernement. » Puisqu’on a toujours raison de se révolter.

Et pourtant, cette mayonnaise-là n’a pas pris. Reste à savoir pourquoi. J’hasarderai une hypothèse : ça n’a pas pris parce que la télé n’a pas joué le jeu. Un coup d’œil sur les sommaires des « 20 heures » de la semaine de France 2 et TF1 montre en effet que, passés les deux premiers jours, la Grèce était traitée en quelques secondes, en fin de journal, quand elle n’était pas purement et simplement absente. Il faut dire qu’entre les foyers privés d’électricité et le bébé perdu-retrouvé, on avait peu de temps pour les broutilles. En tout cas, sauf erreur de ma part, nos grandes chaînes n’ont pas jugé nécessaire d’inviter un dirigeant-lycéen à expliquer que la Grèce ce n’était rien à côté de ce qu’on allait voir en France. D’ailleurs, elles n’ont pas vraiment mis le paquet sur les mouvements lycéens. Du coup, la question reste entière. Il serait intéressant de comprendre les raisons de cette abstinence, curieuse quand on se rappelle l’enthousiasme avec lequel les mêmes chaînes avaient couvert le CPE. Certains verront là, une fois de plus, la main invisible de Sarkozy. Il est vrai que l’actuel président a sinon encouragé du moins suivi avec un grand intérêt les manifestations qui ont abouti à la chute de son rival. On ne saurait totalement exclure que Patrick de Carolis et Martin Bouygues aient cherché, l’un à éviter d’énerver encore plus le chef de l’Etat, l’autre à lui faire plaisir. J’aurais plutôt tendance à chercher l’explication de cette réserve du côté de la « bourse aux émotions », définition que Peter Sloterdijk donne des médias. Pour faire court, les émeutes, c’était pas le mood du moment. Autrement dit, si la télévision n’a pas rallié le chœur des vierges plus ou moins faussement effarouchées, c’est pour de mauvaises raisons.

N’empêche que Lolo Ferrari, David Pujadas et surtout leurs patrons respectifs ont sauvé nos fêtes de fin d’année. Merci à eux. Quant aux autres, qu’ils ne s’impatientent pas. La jeunesse finira par les entendre.

NB. Je sais, le titre, j’ai déjà fait le coup. Mais justement, eux aussi, ils l’ont déjà fait.

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Elisabeth Lévy
est fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur.