Qu’il s’agisse du cinéma de Paolo Sorrentino ou de la littérature d’Alberto Garlini, une certaine Italie artistique, désespérée, baroque, esthétique et poétique, tutoie les sommets en regardant en face sa ténébreuse histoire contemporaine. Pour la transcender. Deuxième volet de sa trilogie historique entamée avec Un Sacrifice Italien et refermée avec l’immense et essentiel Les Noirs et Rouges, Garlini nous revient avec Le Temps de la Fête et des Roses, publié dès 2007 de l’autre côté des Alpes.

Après les Trente glorieuses, les interminables piteuses

Et c’est avec « du vin, des barbes et de la politique », mais aussi un trip et des tripes que commence ce Temps plombé, perdu et retrouvé. On y déterre aussi beaucoup de cadavres qui, comme il est dit page 39, achèvent souvent une ère. Celui du grand Pier Paolo Pasolini, massacré sur un terrain vague d’Ostie à la Toussaint 1975, figure-t-il un Christ ? Voilà qu’un autre Pier naît. Comme son aîné, il va vouer sa vie à l’écriture. Résurrection ?

Après les Trente glorieuses, place aux piteuses (déjà quarante, bientôt cinquante, série en cours…). Des fleurs éclosent. Il y en a des jaunes, aussi bien chez Boulgakov que dans les mains de la jolie Chiara (automne 1982, Mantoue). A Rome, des pétales de rose colorent les flaques d’eau. Les nouveaux enfants perdus du dernier quart de siècle prennent leur douche dans les fontaines de la ville éternelle : collines de mousse et odeur de pin, vieilles pierres, Dolce Vita période Disco, le cœur au bord des lèvres.

Bientôt, les singles de Frankie Goes to Hollywood se mettent à tourner en boucle sur les platines des disc-jockeys. « Relax » : facile à chanter, et encore plus à dire…

L’Italie devient une succursale de l’Amérique

L’Italie devient une succursale de l’Amérique : on jongle, cavalièrement, avec le pognon et l’on croise des zombies sapés Armani, Brooks Brothers ou Best Company. On se croirait dans Moins que Zéro ou dans Les Lois de l’Attraction. Pier Vittorio Tondelli (1955-1991), écrivain culte des années 80, mort du sida, et que l’on découvre dans ce livre, nous apparaît comme un grand cousin transalpin de Bret Easton Ellis. Et comme dans ses précédents livres, Alberto Garlini, mêlant fiction et réalité (augmentée), met une fois de plus en scène un écrivain après « Papa » Hemingway dans Venise est une fête, Pasolini  dans Un Sacrifice italien, et Julius Evola dans Les Noirs et les Rouges

Le Temps de la Fête et des Roses, c’est une éducation sentimentale – à la dure – et la perte de l’innocence (ce rêve si vite oublié de devenir le nouveau Paolo Rossi, le fuoriclasse de la Squadra Azzurra) entre agonie d’un père (de tous les pères), oublis et fuites, tourisme de masse et nuits blanches dans les boîtes d’Ibiza, où s’avalent, en quantité industrielle, gin-lemon et amphét’. Pier, à la recherche de Dieu à Florence (1984) : « On ne nous chasse pas du Paradis, on nous y enferme ».

Un style, une ambiance, une géographie

Finies l’expérimentation, la contre-culture et la protestation politique. Le chapitre américain du livre (le quinzième : Tampa, 1984) en témoigne : lors de la finale du Superbowl une publicité, réalisée par Ridley Scott, est projetée à l’occasion du lancement du Macintosh d’Apple. Curieux, on est parti sur Youtube à sa recherche. Drôle de spot : en opposant Orwell à Apple, le réalisateur de Blade Runner s’est vraiment fourré le doigt dans l’œil. Total contresens même. Car aujourd’hui, Big Brother, qui c’est, sinon ma pomme ?

Les lecteurs qui, comme nous, sont de la même génération que Garlini (quadras peut-être gâtés…) et ses héros abîmés, Roberto et Riccardo, Chiara et Pier, superposeront beaucoup de leurs souvenirs de jeunesse à cette chronique de mort annoncée. Roman et romances dans ce roman superbe, poétique, foisonnant et poisseux, qui nous scotche dans une enveloppe bulle de mélancolie. Où l’on retrouve un style, une ambiance, une géographie (Carinthie, frontière de l’Afghanistan, Frioul et sa dangereuse côte à Lignano-Sabbiadoro, Rimini à la morte saison – une prière, au passage, pour l’Elefantino Marco Pantani…) et une traduction remarquable (signée Vincent Raynaud, qui avait déjà travaillé sur les trois précédents romans de Garlini) qui nous embarquent autant que dans Les Noirs et les Rouges .

L’idée de rédemption, une obsession chez Garlini, n’efface jamais l’impression d’un gigantesque gâchis. Défaites et roses fanées. Dont il ne reste que la tige et les épines. Pour se confectionner une couronne. Qui écorche, ensanglante : on appelle cela la vie. « Avec la mort si proche, le vin bu et le vin versé. », « Et un océan de fleurs jaunes, une tranquille mer de pétales jaunes . » 

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