Le grand Fred Kassak est mort le 12 avril 2018. Un cancer fulgurant l’a emporté en trois jours, à l’âge de 90 ans. Kassak n’aura pas droit à des obsèques nationales. Éloge funèbre.


Les honneurs officiels sont réservés aux évadés fiscaux, aux simili-Américains en peau de lapin, et à ces vieillards exquis qui ont réussi le tour de force d’écrire à l’eau oxygénée 40 volumes de pur néant grâce à un procédé ingénieux (d’ailleurs breveté par l’Académie française): faire passer leur médiocrité pour de la fausse candeur. Car en plus de s’acquitter – avec une joie tempérée – de toutes les dîmes républicaines, Fred Kassak était intensément français, et intensément original.

Génération Nimier

Par chance pour lui, et pour nous, Kassak appartenait comme Nimier à cette génération heureuse qui aura eu vingt ans pour la fin du monde civilisé. Au tournant des années 50, il travaille au Comité d’Outre-Mer du Touring-Club de France, publie des poèmes, reconnaît dans Les Corps tranquilles de Jacques Laurent un chef-d’œuvre absolu, s’enchante du Jour de Fête de Jacques Tati, et – Brassens en fait autant – commence à se passionner pour Paul Léautaud qu’il vient d’entendre à la radio. C’est de très mauvais augure: il sera écrivain. Dix ans plus tard, il se lance, et c’est le triomphe instantané. Premier exploit, il fait paraître la même année Plus amer que la mort, qui sera immortalisé par Michel Wyn, et Nocturne pour assassin, couronné par le prix Mystère de la Critique.  En 1958, c’est au tour d’On n’enterre pas le dimanche, auquel Endrèbe décerne le Grand Prix de littérature policière et dont l’adaptation décroche le prix Louis-Delluc. En 1959, Kassak publie Crêpes Suzette et l’extraordinaire Carambolages, qu’Audiard et Tchernia transposent à l’écran, et qui se sera interprété par De Funès et Brialy. Mais c’est surtout avec Une Chaumière et un meurtre qu’il atteint l’apogée de son talent. Ce roman qui s’inspire d’un épisode minable de sa propre existence se métamorphose tout à coup, au fil des pages, en une farce nietzschéenne de proportions spectaculaires. Pierre Chenal veut en tirer un film. Ray Ventura accepte de le produire. Kassak écrira les dialogues. Et de là naît ce chef-d’œuvre insolite, au ton si singulier, et qui ne ressemble à aucun autre film criminel: L’Assassin connaît la musique, avec Paul Meurisse en assassin et Jacques Dufilho dans le rôle, inoubliable, du médecin légiste.

Inspirateur d’Audiard

Romans, cinéma, périodiques, radio, télévision… Kassak est partout. De la fin des années 50 au début des années 70, il donne quelques-unes des pièces radiophoniques les plus frappantes aux « Maîtres du mystère », la célèbre émission de suspense qui tous les mardis s’assure l’audience assidue d’un tiers des Français. Certaines connaîtront une fortune inédite, comme Vocalises qui s’étoffera assez pour reparaître sous la forme d’un roman – Bonne vie et meurtres – et donnera à Audiard l’idée d’un film: Elle boit pas, elle fume pas, elle drague pas, mais… elle cause.

Mais Kassak se contente pas de la radio; il travaille aussi pour la télévision. En 1957, on a fait appel à lui pour qu’il écrive le scénario du premier épisode des « Cinq Dernières Minutes », la série culte des Trente Glorieuses. L’épisode s’appelle La Clé de l’énigme, et c’est la première apparition de Raymond Souplex. Le personnage ne s’appelle pas encore Bourrel, mais Sommet, comme le flic fétiche de Kassak. En 1972, c’est encore sur le tournage d’un scénario de Kassak que Souplex meurt subitement des suites d’un cancer: l’épisode s’intitule Le Diable l’emporte, et l’histoire exploite habilement le décor de Rungis pour y déployer une critique insidieuse et subversive d’une mondialisation déshumanisante et de la cupidité qui en est le moteur.

Romancier génial, scénariste génial, dialoguiste génial

Entre ces deux dates, il aura élaboré pour la série huit enquêtes diaboliques qui feront beaucoup pour le succès de Bourrel. C’est que la formule imaginée par Claude Loursais, qui veut du « participatif » et du « sociologique », semble faite sur mesure pour lui: non seulement le téléspectateur est sommé de s’engager, mais encore chaque intrigue est un prétexte à l’étude critique des mœurs populaires, milieu par milieu. Or ce côté documentaire est un puissant stimulant pour Kassak, dont l’imagination ne s’enflamme qu’au contact avec les choses et les gens réels.

Nous savons Kassak romancier génial, scénariste génial, dialoguiste génial. Mais souvent on oublie qu’il est aussi l’auteur génial de nouvelles à chute propres à vous « asséner un coup de merlin », suivant la formule de Boileau-Narcejac en parlant de lui.

Par bien des côtés, les histoires de Kassak et celles de Fredric Brown se ressemblent. Par bien des côtés, leur caractère insolite, leurs ambiguïtés, leur humour noir et leur intensité dramatique évoquent une parenté d’autant plus étrange qu’ils ne se connaissaient ni personnellement ni par leurs œuvres. Tous les deux déconcertent l’amateur moyen de romans policiers moyens et de nouvelles fantastiques moyennes. Mais qu’un professeur de français de l’Université de Virginie tombe avec effarement sur une histoire de Kassak, et il s’empresse d’en envoyer la traduction au célèbre mensuel américain Ellery Queen’s Mystery Magazine qui la publie aussitôt. Ce sera « Who’s Afraid of Ed Garpo? » qui refait périodiquement surface dans les anthologies U.S. des meilleures nouvelles du monde. Quant à Iceberg, la célèbre short-story de Kassak, elle figure maintenant à titre d’exemple dans les manuels scolaires – ce qui d’ailleurs ne manquait pas d’inquiéter l’auteur, qui me confia un jour au cours d’une conversation: « L’Education nationale m’a couché sur son programme… je ne suis pas sûr que ce soit un grand motif de satisfaction artistique ! »

Il aurait refusé la Pléiade

Kassak ne rejetait pas les honneurs, mais comme il était aussi éloigné du primitif que du courtisan, les institutions ne lui inspiraient pas ce mélange de terreur et d’admiration teintée d’envie qu’on attend de tout bon « citoyen » bien réglé. Comme Léautaud, il aurait refusé la Pléiade si on la lui avait offerte. Comme Brassens concluant son « Corne d’Aurochs » par une insulte suprême, comme les Allais, les Queneau, les Jacques Perret en qui il se reconnaissait,  il n’aurait pas voulu que « l’Etat lui fît des funérailles nationales », et c’est avec un mélange de répugnance et d’hilarité qu’il observait de loin ces grandes cérémonies républicaines qui se chargent d’expédier les cadavres nationalisés sous les dithyrambes de carnaval.

Qu’on me lise, c’est tout !, disait Kassak.

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