« Le monde moderne avilit, écrivait Charles Péguy. Il avilit même, il a réussi à avilir ce qu’il y a peut-être de plus difficile à avilir au monde, parce que c’est quelque chose qui a en soi, comme dans sa texture, une sorte particulière de dignité, comme une incapacité particulière d’être avili : il avilit la mort. » Il est bien des moyens, aujourd’hui, d’avilir la mort. De mépriser, de rendre indigne ou de se moquer de la mort des hommes. Des personnes. Certains enterrements s’y prennent très bien. Certaines cérémonies funèbres. Elles savent très bien réduire la mort à rien. Il y a peu, on enterrait une jeune fille. Nous connaissions ses parents. Église catholique, prêche. Tout semble dans l’ordre. Et le prêtre soudain : « Dieu est notre GPS. » Il voulait trouver des mots à lui, le prêtre, des mots qui ne le disqualifieraient pas parmi les vivants, ses contemporains, des mots par lesquels il souhaitait s’inscrire dans son époque. Il voulait dire la souffrance et l’espérance en des termes que tous pourraient comprendre. Que tous pourraient admettre. Des mots qui fassent modernes. Des mots modernes. Il cherchait un chemin jusqu’aux cœurs. Mais cherchant les cœurs, il ne trouva que le ridicule. Et la honte. Et il fallait sortir de l’église avec cette honte. La sienne, la nôtre.

Et toutes ces cérémonies indignes. Madame G. est morte, me dit un jour ma mère. Elle va me chercher le petit fascicule qu’on avait distribué à l’église, pendant l’enterrement de notre amie. J’y jette un œil. Je sais déjà ce que je vais y trouver. Ou plutôt, je sais déjà ce que je n’y trouverai pas. Je vois qu’on a lu un poème d’untel. Qu’on a chanté, pas même chanté, passé le disque d’une chanson d’untel. Je n’y vois aucun texte biblique. Dans une église catholique donc : une cérémonie d’enterrement sans aucun texte biblique. Je veux bien qu’on ne soit pas chrétien. Cela ne se commande pas. Mais alors autant le dire. Autant le faire savoir. Autant ne pas jouer la comédie d’un christianisme déritualisé. Une comédie jouée avec l’aval, jouée avec la complicité des prêtres. Une comédie sentimentale et vile.

Mais tant de comédies viles se jouent en ce moment même. Un avion vient de s’écraser dans les Alpes françaises. Un Airbus A320. 150 hommes, femmes ou enfants viennent de mourir. Alors, on court sur place, on se dépêche d’aller sur place pour leur rendre hommage. Certains oui, sont sur place pour rendre un hommage à ces morts. Il y a les familles. Il faut penser aux familles. Penser qu’on pourrait être l’une de ces familles. Mais il y a aussi, il y a surtout, l’armée, et les curieux et les journalistes. Des dizaines, des centaines de caméras de journalistes qui nous offrent des images du drame. On voit. On voit qu’il n’y a rien à voir. Des dizaines de caméras destinées à s’interposer entre ce que nous pourrions imaginer et notre regard. Ce que nous montrent les caméras, c’est ce qu’il faudra voir. Interdiction nous est faite de voir par nous-mêmes, c’est-à-dire, finalement, de ne rien voir. De garder en notre for intérieur l’image d’un drame à notre façon. Qui serait bien plus modeste. Bien moins spectaculaire. Bien plus compatissante, peut-être. Plus empathique, que sais-je. On nous somme de voir. Il faut regarder. On dit beaucoup – on se plaint beaucoup ces temps-ci – de toutes ces caméras qui en permanence sont braquées sur nous. On nous dit moins que ces caméras font de nos yeux des caméras permanentes, que nous braquons désormais de façon quasi permanente sur les autres. C’est notre œil même qui est en passe de devenir une caméra pérenne. On appelle cela le progrès, dirait Péguy. J’appelle cela, avec lui, un avilissement. Car il faut penser aux familles. Et même sans penser aux familles, appelons cela un avilissement. Ces images en boucle que tous nous allons regarder de ces débris jetés partout dans la montagne. Il est presque impossible de résister. Mais cela, je dirais que c’est presque le moins grave. Cela, c’est le voyeurisme habituel, inévitable. Celui qui fait s’arrêter le plus policé des bourgeois au bord des autoroutes, lorsqu’il y a un accident de la circulation. Le plus grave, ce sont les mots. On avilit par les mots, à longueur d’articles, de conversations de bistrot, de bavardages. On parle de corps en morceaux. De morceaux de corps. De débris. On assimile le corps humain, c’est-à-dire l’être humain, c’est encore la personne, à des machines. À des débris de machine. Il faut se mettre à la place des familles, des proches, des amis. Imaginez, puisque vous tenez tant à imaginer, c’est-à-dire à voir, que ce que ces caméras vous montrent, ce que ces caméras réussissent enfin à capter, à force de chercher dans le paysage, ce soit votre fils ou votre fille. Et vous les reconnaîtriez. Vous reconnaîtriez quelque chose d’eux. Quelque chose qui leur appartienne en propre. Imaginez ensuite que votre fils ou votre fille soit mort dans l’accident et que des articles parlent de morceaux de corps, de débris. Imaginez donc enfin que votre fille ou votre fils, dans ce monde moderne, ne vaille pas plus, au yeux du monde, qu’une machine, un avion. Que les mêmes mots servent à désigner l’un et l’autre – votre fils et un avion. Avilissement. Et tentation.

J’écris tentation en songeant à un chapitre des Frères Karamazov, de Dostoïevski. Souvenez-vous. Aliocha apprend la mort de son bien-aimé starets, le père Zosime. Cette mort prend Aliocha de court. Il se trouve en fâcheuse situation. En situation de doute à propos de sa vocation. Alors il est comme les autres, comme toute la communauté autour du starets : il veut voir. Il veut se rendre en urgence auprès de celui qu’on disait, de son vivant, être un saint. Un saint, alors on attend un miracle. Mais le miracle est une tentation, voilà ce que sait, ce que dit Dostoïevski dans ce chapitre génial. Celui qui veut voir, ne verra pas. Ou plutôt, il verra ce qu’il voudra voir. Car l’empressement à trouver un miracle est déjà signe que le regard s’est perverti, qu’on est entré en tentation. Et la tentation nous fait voir le contraire de ce qu’on croyait chercher. Au lieu d’un miracle, la mort dans ce qu’elle peut avoir de sordide. Et ce caractère sordide, cette tentation, c’est un moine jaloux qui l’annonce à tous, le père Guérassime : au lieu d’embaumer, Zosime pue. Il pue et pourtant son corps n’a pas eu le temps de pourrir…

Nous sommes tous aujourd’hui, grâce au monde moderne, des Aliocha et des Guérassime. Nous voyons et parlons à tort et à travers, pour avilir. La tentation nous précède, partout. Car les images nous précèdent partout, elles sont la métaphore de notre œil avili. Et les mots avilis nous suivent partout. Ces mots qui évoquent ce que nous pouvons avoir de plus cher, notre mort, nos morts, tels des débris.

*Photo : Alberto Estevez/EFE/SIPA. 00708858_000008.

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