À la veille des élections, les « parlements » israéliens ne désemplissent pas. Dans les cafés, les kiosques et les jardins publics, on s’engueule, on s’insulte et on refait le monde autour d’un café. Mais après trois années de guerre, une question se pose. Les Israéliens sauront-ils encore se retrouver après la dispute ?
L’automne à Rehovot a une odeur particulière, celle des goyaves qui mûrissent dans les jardins des vieux quartiers. Fondée en 1890 par des pionniers de la première aliyah, cette ancienne colonie agricole est devenue une ville où cohabitent les chercheurs de l’Institut Weizmann, les familles d’origine yéménite des quartiers de Sha’arayim et Marmorek, les hassidim de Kretchnif, les notables issus des familles de planteurs d’orangers (devenus promoteurs immobiliers) et les religieux nationaux de la yeshiva Hadarom, liée au mouvement religieux national Bnei Akiva. Autant de mondes qui se croisent sans nécessairement se mélanger. La ville est devenue si représentative de la diversité israélienne que les grands médias y envoient leurs reporters prendre la température du pays réel. Mais tous connaissent l’odeur des goyaves. Difficile d’y échapper. La goyave est probablement le fruit le plus clivant d’Israël. On adore son parfum ou on ne le supporte pas. L’indifférence est rare. À la veille des élections, la politique israélienne ressemble à une goyave. Elle embaume pour les uns, empeste pour les autres, et personne ne peut faire comme si elle n’existait pas.
Les GG du Moyen-Orient
Pour prendre le pouls du pays, il faut visiter ses parlements. Pas la Knesset, à Jérusalem, mais ces assemblées informelles qui se réunissent chaque matin autour d’un café. L’un des plus anciens et des plus célèbres est le « Parlement de Rishon », né dans l’ancienne colonie agricole de Rishon LeZion. Ses membres, des hommes du cru, se retrouvaient au café du bourg pour commenter l’actualité dans une langue directe et imagée. Parmi ses fondateurs figurait Uri Porat, journaliste à Yedioth Aharonoth, qui deviendra conseiller de Menahem Begin puis directeur général de l’audiovisuel public. Ce petit cercle de notables et de grandes gueules acquit une notoriété nationale lorsque Galei Tsahal, la radio de l’armée, lui accorda une rubrique régulière dans son émission de l’après-midi, Shatayim Mishtayim (« Deux heures à partir de deux heures »).

En 1982, pendant la première guerre du Liban, les parlementaires voulurent profiter de leur tribune pour louer le ministre de la Défense Ariel Sharon et le chef d’état-major Rafael Eitan. Les responsables de l’émission refusèrent, invoquant une consigne interdisant d’aborder les questions controversées liées aux combats. Deux membres du parlement, Amnon Nahmias et Yigal Becker, dénoncèrent une censure politique et accusèrent la radio militaire de favoriser la gauche. La collaboration prit fin. Même autour d’une table de café, les querelles israéliennes pouvaient devenir des affaires nationales.
Depuis, les parlements se sont multipliés. On en trouve dans les villes, les quartiers et les villages. Quelques chaises en plastique, un coin d’ombre, du café et deux ou trois grandes gueules suffisent pour en faire naître un. Le lendemain, les mêmes reviennent, souvent à la même place. Un habitué s’absente et on s’inquiète. Un nouveau arrive et doit faire ses preuves. Certains parlements ont un président, d’autres un doyen, tous ont leurs bavards et leurs contradicteurs attitrés. La télévision israélienne en a même tiré une caricature avec Shauli, personnage incarné par Assi Cohen dans Le Parlement, dont les emportements et les certitudes poussent jusqu’à l’absurde les travers de ces discussions. Et du pays.
Un reportage publié en 2015 dans la presse locale de Rishon LeZion montre à quel point l’institution conserve sa vitalité. Une dizaine de retraités occupent leur table habituelle, encombrée de journaux et de tasses de café. En un quart d’heure, la conversation passe de la politique au football, puis aux souvenirs de la ville. Les voix montent, les interlocuteurs se coupent la parole et le patron intervient pour ramener un peu de calme. Personne ne songe à partir. La discussion reprendra le lendemain.
Troisième lieu
Les sociologues parleraient d’un « troisième lieu », ni domicile ni travail, fonction longtemps remplie par le café européen. On y lisait les journaux, échangeait des informations, discutait des affaires publiques et entretenait des relations. Le parlement israélien appartient à cette famille, avec une particularité. Le café n’est souvent qu’un prétexte. On ne vient pas seulement retrouver des gens avec lesquels on est d’accord. On vient surtout retrouver ceux avec lesquels on ne l’est jamais, se moquer d’eux, leur faire admettre qu’ils sont cons. Et finir par se battre avec eux pour le droit de payer la tournée.
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Cette institution conserve quelque chose des anciens bourgs agricoles de la plaine côtière, notamment Rehovot et Rishon LeZion, fondés à la fin du XIXe siècle. Les habitants s’y connaissaient, les familles avaient des histoires communes et les désaccords politiques se mêlaient aux rivalités personnelles. Des hommes comme Meirovitch, digne descendant de la première aliyah, prolongent cette tradition. Ils parlent politique comme on parle des affaires de famille, en se référant à la vie sexuelle et les pires travers des bisaïeux de son interlocuteur et avec la familiarité de ceux qui se connaissent depuis longtemps et n’ont aucune raison de ménager les uns les autres.
Ici, le dougri, le parler franc, est une vertu. Le mot vient du turc doğru, qui signifie « droit » ou « vrai ». Passé dans l’arabe familier du Proche-Orient, il est entré dans l’hébreu parlé au contact de la population arabe à l’époque du Yichouv, avant la création de l’État. Parler dougri, c’est aller droit au but, sans détour ni précaution oratoire. Cette franchise brutale est devenue l’un des traits revendiqués de la culture israélienne. Dans les parlements, on coupe la parole, on hausse le ton, on s’insulte parfois. Les formules de politesse passent pour des précautions inutiles, voire pour de l’hypocrisie. On peut traiter son voisin d’imbécile et lui demander quelques minutes plus tard des nouvelles de ses petits-enfants. La violence verbale n’interdit pas la proximité. Elle en est parfois une manifestation.
Naftali Bennett, un habitué
Naftali Bennett semble avoir compris l’intérêt politique de ces parlements et de cette culture dougri. Comme Daniel dans la fosse aux lions, l’ancien Premier ministre les fréquente à travers le pays, acceptant de se soumettre aux questions, mais surtout aux interruptions et aux insultes des habitués. Ces parlements constituent une sorte de place publique israélienne, où les responsables politiques peuvent rencontrer les électeurs sans la protection des plateaux de télévision ni le contrôle de leurs équipes de communication. Bennett en a fait un élément de sa stratégie de campagne. L’exercice lui permet de montrer qu’il n’a pas peur de la contradiction et de transformer chaque confrontation en séquence susceptible de circuler sur les réseaux sociaux. Il semble notamment séduire une partie des jeunes électeurs, qui découvrent ces échanges sur leurs écrans plutôt qu’autour des tables de café.
Mais ces parlements ne sont pas seulement des lieux où les hommes politiques viennent chercher des électeurs. Ils remplissent une fonction plus ancienne et peut-être plus importante. On se souvient de la célèbre caricature de Caran d’Ache, publiée dans Le Figaro pendant l’affaire Dreyfus. Deux dessins montrent un dîner de famille. Sous le premier, « Surtout ! ne parlons pas de l’affaire Dreyfus ! ». Sous le second, où les convives se battent au milieu des meubles renversés, « Ils en ont parlé… ». Dans les parlements israéliens, au contraire, on vient précisément pour en parler. Il ne s’agit pas de convaincre, encore moins de parvenir à un accord. Il s’agit de participer à une dispute commune, surtout pas l’éviter ! Après les cris, les insultes et les accusations, on commande un autre café, on échange une plaisanterie et on se donne rendez-vous pour le lendemain. La dispute a lieu à l’intérieur d’un monde partagé.
Mais à la veille de ces élections, quelque chose semble avoir changé. Les enjeux sont d’une gravité sans précédent depuis 1948. Trois années de guerre, des morts, des otages, des familles endeuillées, des réservistes mobilisés à répétition, des pertes économiques considérables, parfois jusqu’à la ruine. Les désaccords ne portent plus seulement sur les partis, les dirigeants ou les décisions du gouvernement. Ils touchent au 7-Octobre, à la conduite de la guerre, à la responsabilité de l’État, à la religion et à la définition même du pays. Derrière les divergences politiques se cachent désormais des expériences personnelles douloureuses. Les mots sont souvent les mêmes, mais ils ne produisent plus nécessairement les mêmes effets. Une insulte qui aurait autrefois provoqué un éclat de rire peut désormais laisser une rancune.
De plus en plus de parlementaires se demandent si, cette fois encore, ils pourront recoller les morceaux. Car la démocratie des chaises en plastique repose sur une condition que personne n’avait besoin de formuler. On peut se disputer toute la matinée à condition de pouvoir se retrouver le lendemain. C’est précisément cette certitude qui semble être en jeu.
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