Le 27 octobre, les Israéliens auront à choisir entre deux conceptions de leur nation : un régime combinant libéralisme politique et respect de l’identité juive, ou un système niant l’État de droit et délégant la définition du caractère juif à l’orthodoxie religieuse. C’est la question laissée sans réponse depuis 1948: qu’est-ce qu’un «État juif»?
Le 27 octobre, Israël a rendez-vous avec son destin. Les 7,3 millions d’électeurs appelés aux urnes pour désigner les 120 membres de la Knesset ne vont pas seulement se prononcer « pour ou contre Bibi ». Même si beaucoup n’en ont pas pleinement conscience, ils devront choisir entre deux conceptions de l’État : une démocratie libérale fondée sur l’équilibre des pouvoirs et l’égalité civique, ou un État dont le caractère juif serait de plus en plus défini par les représentants non élus d’une orthodoxie religieuse fermée au monde extérieur.
Issu des élections de novembre 2022, le gouvernement sortant aura, à quelques jours près, achevé un mandat complet de quatre ans, fait rare dans un pays qui a connu cinq scrutins entre 2019 et 2022. Cette longévité constitue déjà un succès politique pour Benyamin Netanyahou. Depuis le dernier scrutin, sa coalition a pourtant dû affronter la mobilisation contre la réforme judiciaire, le traumatisme du 7-Octobre et plusieurs années de guerre, sans pouvoir se prévaloir d’une réussite incontestable dans aucun de ces dossiers.
La majorité sortante rassemble le Likoud, autrefois situé au centre droit et désormais nettement ancré dans une droite religieuse et nationaliste, les partis ultra-orthodoxes séfarade et ashkénaze, ainsi que les formations nationalistes-religieuses (également appelées sionistes-religieuses) dominées par Bezalel Smotrich et Itamar Ben-Gvir. Ces forces, différentes et parfois concurrentes, ont en commun la volonté de rompre avec l’équilibre constitutionnel actuel en réduisant fortement le pouvoir de la Cour suprême et le contrôle qu’elle exerce sur les décisions de la Knesset et du gouvernement. Pour des raisons propres à chacune, elles souhaitent qu’une majorité de députés puisse gouverner presque sans contre-pouvoir constitutionnel et donc sans garanties pour les droits des minorités. Elles forment ainsi le bloc de « l’État des Juifs, pour les Juifs et par les Juifs », dans lequel les citoyens non-juifs n’occuperaient qu’une place politique marginale.
En face, l’opposition, dont la dispersion explique en partie la défaite de 2022, s’est mise en ordre de bataille. Elle ne constitue pas pour autant un bloc homogène. On y trouve des nationalistes laïques, des centristes, d’anciens dirigeants du Likoud, une gauche sioniste affaiblie et des partis arabes qui ne partagent ni la même conception de l’État, ni les mêmes priorités stratégiques. Leur premier dénominateur commun est leur volonté de mettre fin au règne de Netanyahou. Mais tous se retrouvent autour d’une forme de républicanisme israélien protégeant les institutions et garantissant l’égalité civique entre citoyens juifs et non-juifs.
Au-delà de la personne de Bibi, la confrontation oppose donc deux projets de régime. D’un côté, la primauté du caractère juif de l’État et de la volonté majoritaire, de l’autre, la préservation d’un État à la fois juif et démocratique, incarné dans des institutions laïques et fondé sur une citoyenneté commune.
Cependant, la tectonique des plaques idéologiques et politiques a modifié le paysage ces dernières années, rendant la lecture des clivages et enjeux plus difficile. En faisant évoluer le Likoud d’une droite nationale et républicaine vers une droite religieuse, identitaire, populiste et messianique, Netanyahou n’a pas seulement intégré à sa coalition Itamar Ben-Gvir, héritier politique de Meir Kahane, dont la liste fut interdite en 1988. Il a aussi rejeté dans l’opposition une partie de la droite traditionnelle. Bibi est ainsi devenu à la fois le principal atout de son camp et sa principale faiblesse. Il domine un bloc plus cohérent, mais aussi plus étroit que celui qu’aurait pu rassembler un Likoud resté fidèle à son ancien positionnement. Autrement dit, il règne sans partage sur un bloc rétréci.
Sans lui, une droite élargie pourrait probablement réunir entre 55 et 60 % de l’électorat, contre environ 45 % dans les sondages actuels et 49,5 % lors des élections de 2022. Bennett, Lieberman, Gantz, Eisenkot et même, dans une certaine mesure, Lapid appartiennent en effet, au-delà de leurs différences, au même univers politique avec la priorité accordée à la sécurité, une méfiance envers les concessions territoriales, une vision économique plutôt libérale et une relative indulgence envers l’orthodoxie. Leur rupture avec le Likoud tient souvent moins à ses orientations historiques qu’à Netanyahou, son mode d’exercice du pouvoir, ses procès, ses alliances avec les extrêmes, sans oublier les frasques de sa famille.
Dans ces conditions, les catégories de « droite » et de « gauche » sont largement inopérantes pour comprendre l’enjeu du scrutin. Si les partis mènent d’abord campagne pour ou contre Netanyahou, la question de régime n’apparaît qu’à travers des controverses plus concrètes autour du service militaire des ultra-orthodoxes, du respect des décisions de la Cour suprême ou de la nécessité de doter enfin Israël d’une Constitution – sans préciser comment on réussira en 2027 ce qu’on a échoué à réaliser en 1948.
Si Israël demeure bâti sur un sol institutionnel mouvant, c’est que depuis sa naissance, il n’existe pas de consensus sur ce qu’est un « État juif et démocratique » : si les fondateurs se sont accordés sur les mots, tous n’avaient pas la même idée de la chose. Pour une raison simple : un Juif, personne ne sait ce que c’est. Fallait-il privilégier une définition généalogique, nationale et culturelle, ou une définition religieuse en vertu de laquelle la judéité, qui donne un accès presque automatique à la nationalité, relèverait de la halakha et de ses interprètes ? Et dans la foulée pourquoi ne pas faire de la Torah et des préceptes religieux le socle de la loi de l’État – et inventer une théocratie juive ?
Ben Gourion a pris acte de l’impossibilité de trancher. Et on en est resté à « juif et démocratique ». Il disposait d’une majorité mais à ses yeux, une décision aussi fondamentale devait reposer sur un consensus beaucoup plus large. De plus, il pensait certainement que la modernisation du pays réduirait progressivement l’influence de la religion. Comme les pères fondateurs américains, qui espéraient que l’esclavage disparaîtrait sans qu’il soit nécessaire de briser l’Union, il s’est trompé. Quoi qu’il en soit, il a fait de larges concessions aux orthodoxes. Ceux-ci ont conservé les prérogatives dont ils jouissaient dans la Palestine ottomane, notamment en matière de mariage, d’alimentation publique et de respect du shabbat. Sans oublier l’exemption militaire accordée aux meilleurs étudiants des yeshivot (écoles talmudiques) pour qu’ils puissent reconstruire un monde religieux englouti par la Shoah.
Le compromis provisoire est devenu permanent. Près de quatre-vingts ans après sa création, Israël ne dispose toujours pas d’une « masse de granit » constitutionnelle sur laquelle fonder une république parlementaire. Il n’a pas de Constitution, ni de seconde chambre, ni de véritable séparation entre le pouvoir exécutif et la majorité parlementaire. La Cour suprême constitue donc l’un des rares contre-pouvoirs capables de limiter les décisions du gouvernement et de la Knesset.
C’est dans cet édifice fragile que le désaccord originel sur l’articulation entre judaïsme rabbinique et État-nation démocratique resurgit aujourd’hui. Compréhensible à la naissance du pays, le compromis devait préserver l’unité du peuple juif et éviter une guerre culturelle. Mais le poids démographique et politique du monde ultra-orthodoxe n’est plus celui des premières années de l’État. Accordée autrefois à quelques centaines d’étudiants en religion, l’exemption bénéficie aujourd’hui à des centaines de milliers de jeunes qui ne font pas spécialement avancer la connaissance. On comprend qu’elle soit ressentie comme une injustice criante par tous ceux qui payent le prix du sang. De sorte qu’elle est devenue une question existentielle.
La situation actuelle d’Israël rappelle celle des États-Unis en 1859. Les compromis ne marchent plus et le modus vivendi n’est tout simplement plus vivable.
Malheureusement, rien ne garantit que le scrutin du 27 octobre ouvrira la voie à l’élaboration d’un nouveau consensus. En effet, les adversaires les plus sérieux de Netanyahou, à commencer par Gadi Eisenkot, ne semblent pas comprendre clairement ce qui se joue. Ils adressent simultanément des signaux rassurants aux ultra-orthodoxes et aux nationalistes-religieux, promettant qu’ils négocieront plutôt que passer en force. Le cœur de l’opposition propose donc moins une rupture idéologique qu’une droite sans Bibi. Ils offrent aux électeurs honnêteté, compétence, esprit républicain et sens du rassemblement, le tout accommodé à une forme de yiddishkeit bienveillante envers la tradition. Et surtout ils se gardent bien de poser la question qui fâche : à quelle conception du signifiant « juif » se réfère-t-on quand on dit « État juif » ?
C’est toute l’ambiguïté de l’alternance qui se prépare. Remplacer Netanyahou pourrait apaiser la vie publique, restaurer certaines normes institutionnelles et améliorer la position régionale et internationale d’Israël. Son départ libérerait sans doute une majorité de droite aujourd’hui fragmentée par la seule question de sa personne. Mais une alternance sans rupture sur l’école, le service militaire, les libertés individuelles et les rapports entre la religion et l’État ne modifiera que la surface du système. Les prochaines élections mettront peut-être fin au règne de Bibi. Mais rien n’assure que ses successeurs sauront résoudre la crise profonde dont il est l’expression.




