Le nouveau catéchisme médiatique a trouvé son mot magique: «confusionnisme», observe Didier Desrimais. Avec Johann Chapoutot en chef de gare du point Godwin, le débat public ressemble de plus en plus à une chasse aux sorcières. Et après cette rentrée surréaliste dans nos médias, il est à craindre que le pluralisme finisse au musée des curiosités, entre la liberté d’expression et les dinosaures, bien avant le premier tour de l’élection présidentielle.
« Médias : le pluralisme sert-il l’extrême droite ? » interrogeait sur deux longues pages Libération le 7 septembre. Pour répondre à cette question qui n’en est pas une, les auteurs de l’article citent plusieurs travaux censés montrer une « montée en visibilité de l’extrême droite dans les médias », entre autres une étude issue d’une thèse encadrée par l’économiste (épouse de Thomas Piketty et fervente mélenchoniste, omet de rappeler Libé) Julia Cagé, et un livre de Philippe Corcuff intitulé La Grande Confusion. Comment l’extrême droite gagne la bataille des idées. Professeur à Sciences Po Lyon, M. Corcuff a milité au PS, puis chez les Verts, à la LCR et au NPA. Ce militant de l’ultra-gauche libertaire souhaite, écrit-il, « réinventer une gauche bariolée, polyphonique et pluraliste, cosmopolite, laïque, anticapitaliste, écologiste, intersectionnelle, décolonisatrice, pluriculturelle, soucieuse des individualités et queer » – n’en jetez plus, la coupe woke est pleine. Pour ce faire, M. Corcuff propose de sortir du « brouillard » politico-médiatique, c’est-à-dire d’un « confusionnisme » alimenté par des thématiques sécuritaires, identitaires et culturelles chères à l’extrême droite et malheureusement relayées par les médias et les partis de tous bords, selon lui. Libération précise que cette thèse invitant grossièrement à la suppression de certaines opinions et de certains sujets dans l’espace médiatique a été reprise par Sylvain Bourmeau dans son opuscule accusatoire, Ils ne sont pas d’extrême droite, ils font l’extrême droite (Voir à ce propos mon article du 11 septembre sur la rentrée des médias). Les journalistes de Libération ont également fait appel à Alexis Lévrier. Dans une tribune parue dans Le Monde (11 mai 2022), cet historien des médias, anti-Bolloré compulsif, avait déjà cru constater une surreprésentation médiatique qui ne sautait pas aux yeux, celle des idées d’extrême droite. D’après lui, « les journalistes de la droite radicale ont réussi à imposer un vocabulaire, des idées et un imaginaire xénophobes », raison pour laquelle il réclame à cor et à cri depuis des mois la fermeture de CNews et est, bien entendu, vent debout contre l’arrivée de Charles Sapin sur France Inter. La bête immonde est dans la place, dit en substance M. Lévrier sur son compte X, et la radio publique serait gangrenée par le « projet ethno-religieux » d’un des partenaires financiers de Valeurs actuelles, Pierre-Édouard Stérin en l’occurrence. Enfin, histoire de donner l’impression d’équilibrer le débat, les auteurs de l’article rapportent les propos de Marcel Gauchet. Le philosophe réfute l’idée de « cordon sanitaire » dans les médias – mais peut-on croire un homme « qui est passé de l’autre côté de la barrière » et est « désormais classé chez les réactionnaires pour sa propension à épouser certains thèses conservatrices » ? Les journalistes de Libération semblent fortement en douter.
Au loup!
Le lendemain de l’éditorial politique de Patrick Cohen sur France Inter au cours duquel, suite à l’affaire des policiers municipaux de Carcassonne, le journaliste a accablé de tous les maux racistes, homophobes et misogynes les représentants et les électeurs du RN, Thomas Legrand s’est fendu d’une chronique du même acabit dans Libération. Remâchant les mêmes obsessions que son confrère, il a profité de l’aubaine pour crier lui aussi au loup fasciste et au retour des heures sombres. Aucun média n’échappe à sa vindicte, puisque, selon lui, avant d’être dessillés par l’affaire de Carcassonne, tous avaient « oublié la réalité de ce que charrie l’extrême droite » et ont « accompagné le ripolinage de façade et de “normalisation” du RN » en acceptant de croire les mensonges dissimulateurs d’un parti cachant « des personnes racistes, antisémites, homophobes, complotistes, admirateurs de dictateurs, nostalgiques de la collaboration quand ce n’est pas du nazisme ». Heureusement, se console-t-il, quelques médias ont sauvé l’honneur : Libération, Le Monde, Mediapart, Le Nouvel Obs, la presse régionale et l’audiovisuel public ont « fait le travail qui consiste à décoller le papier peint de la normalisation ». Encore que, pour l’audiovisuel public, les choses se gâtent depuis que France Inter a octroyé trois minutes d’antenne hebdomadaires à Charles Sapin : « L’audiovisuel public résistait bien jusque-là. Aujourd’hui, il réduit l’espace et les moyens de l’investigation et ouvre ses ondes à des éditorialistes qui vont servir une prose acceptable, bien plus modérée que ce qu’il y a en réalité dans leurs journaux. » La radio publique en prend pour son grade. Il n’est pas impossible, toutefois, que nous ayons affaire ici à un vulgaire règlement de comptes. Rappelons en effet que, suite aux révélations de L’Incorrect – l’enregistrement d’une conversation compromettante entre deux journalistes du service public et deux pontes du PS – la direction de France Inter a décidé de se passer définitivement des services de M. Legrand.
🚨[ COMMUNIQUÉ 2/2 ] : « Exactement ! Sans Mélenchon, et sans Attal ! »
— Juliette Briens (@JulietteBriens) September 17, 2025
Par ailleurs, puisque Patrick Cohen insiste vraiment, L’Incorrect publie le « rush » mis en cause (« stratégie Glucksmann ») sans aucune coupe.
⚠️Spoiler : C’est encore pire. https://t.co/K7aDCPWlek pic.twitter.com/HRZsqjrvcn
Après la Société des journalistes de France Inter, ce sont les représentants du Syndicat national des journalistes, de la CGT et de la CFDT de France Télévisions qui demandent l’éviction de Charles Sapin. Ce dernier débat en effet avec Rokhaya Diallo sur Franceinfo TV, durant une dizaine de minutes, tous les dimanches soir. Observons qu’aucun syndicat n’a remis en cause la présence dans l’audiovisuel public de cette militante racialiste proche des indigénistes et ne ratant jamais une occasion d’incriminer la France. Ni d’ailleurs les interventions récurrentes de Salomé Saqué et Paloma Moritz, deux militantes écologistes officiant également pour le média d’extrême gauche Blast ; ou de Laure Adler, désormais chroniqueuse pour Les Inrocks, propriété du banquier Matthieu Pigasse, co-actionnaire de Mediawan, la société productrice des émissions C à vous et C dans l’air sur France 5. Notons également que, s’il est reproché à Pierre-Édouard Stérin de mettre ses médias au service d’un agenda politique conservateur, personne n’accuse M. Pigasse de mettre les siens au service d’un agenda politique d’extrême gauche, ce dont il se vante pourtant régulièrement, sachant pertinemment qu’il n’a rien à redouter de syndicats partageant ses idées et faisant la pluie et le beau temps dans les médias. Quant aux journalistes et chroniqueurs ayant travaillé ou travaillant pour Libération, on ne les compte plus dans l’audiovisuel public, mais visiblement cela ne pose aucun problème. En revanche, Alexandre Devecchio, Eugénie Bastié, Nathan Devers et Paul Melun ont eu à essuyer les foudres des puissants syndicats de gauche de l’audiovisuel public ne supportant pas de voir débarquer dans ce qu’ils pensent être leur pré carré des journalistes du Figaro ou d’anciens chroniqueurs de CNews et d’Europe 1. Ces syndicats ont oublié, semble-t-il, une chose : l’audiovisuel public ne leur appartient pas ; il est la propriété des Français qui paient pour que toutes les opinions et toutes les tendances politiques puissent s’exprimer, et qui ne supportent plus, pour une majorité d’entre eux, d’être insultés et vilipendés à longueur de journée sur les ondes et les écrans du service public.
People terrorisés par de vagues gazettes
En URSS, on les appelait les artistes officiels. Si certains participèrent volontairement à la propagande soviétique, beaucoup furent enrôlés de force. Tous devinrent des figures officielles du régime et signèrent, bon gré, mal gré, moult lettres dénonçant et condamnant les dissidents ou supposés tels. Aujourd’hui, en France, nul besoin de menaces pour embrigader les artistes et les transformer en gardes-chiourme. Ils sont tous de gauche, ils sont tous progressistes, ils se disent tous démocrates, pluralistes, ouverts et tolérants. Ils ont ces mots-là à la bouche ; ce sont des sucres d’orge qu’ils sucent avec délectation, la langue excitée, les lèvres humides au moment de signer les lettres de délation – car ils sont coutumiers du fait. La dernière d’entre elles est récemment parue dans Le Parisien ; elle est adressée à la direction de France Inter pour lui enjoindre de congédier Charles Sapin. Trois cents argousins de la Police de la pensée l’ont paraphée. Il y a des acteurs, entre autres Denis Podalydès, Josiane Balasko et Ariane Ascaride. Certains, parmi eux, ont joué ou mis en scène Cyrano ; ils ont oublié : « Avoir une peau qui, plus vite, à l’endroit des genoux, devient sale ? Exécuter des tours de souplesse dorsale ? Non, Merci ! […] Calculer, avoir peur, être blême, préférer faire une visite qu’un poème, rédiger des placets, se faire présenter ? Non, merci ! non, merci ! non, merci ! » Les voilà terrorisés par de vagues gazettes, se disant sans cesse : « Oh, pourvu que je sois dans les petits papiers du Monde et du Parisien. » Après avoir compulsé la liste des indicateurs et s’être réjouie d’y retrouver tout le ban et l’arrière-ban du monde des arts et du mouchardage, la commissaire politique Annie Ernaux, prix Nobel de Filature, a apposé son tampon rouge sur la lettre de cachet. « Autant dire que l’affaire est bien engagée », ont probablement pensé Virginie Despentes et tous les cognes du petit monde littéraire, signataires de la sinistre missive. S’il fallait montrer la bêtise panurgique qui a présidé à cet appel à la censure, qu’il nous suffise d’ajouter que l’égyptologue Lilian Thuram, figure emblématique de l’antiracisme pour les nuls, s’est joint au troupeau bêlant. Point besoin de chien de berger pour regrouper ces moutons-là : une odeur malsaine de curée, la certitude d’un combat gagné d’avance, prélude d’une admiration mutuelle, suffisent à rassembler ces hargneux de théâtre, rebelles côté cour, bétail ruminant sottement les mêmes délires côté jardin.

Parmi les signataires, il y a également l’historien Johann Chapoutot. Impossible pour lui de passer à côté d’une tribune subodorant la résurgence des heures les plus noires dans le journalisme français et interrogeant « les limites admissibles du pluralisme dans le débat public ». Invité permanent de l’audiovisuel public, de l’Institut de la Boétie de Jean-Luc Mélenchon, de Blast et de Mediapart, ce professeur à la Sorbonne voit en effet des nazis partout. Il ne manie pas le point Godwin ; il EST le point Godwin incarné. Le Pen, Zemmour ou Retailleau ne sont à ses yeux que des surgeons du IIIe Reich. Sur France Culture, l’universitaire n’a pas hésité à comparer Vincent Bolloré à Alfred Hugenberg, le patron de presse antisémite qui contribua à la propagande nazie. Dans un livre qui connut un certain succès, Libres d’obéir. Le management, du nazisme à aujourd’hui, M. Chapoutot est parvenu, à force de contorsions intellectuelles ahurissantes, à établir un pont idéologique entre le management contemporain et l’organisation industrielle des nazis. Le 11 septembre, sur France Inter, interviewée par Eva Roque – également journaliste à Libération, soit dit en passant – il a tout bonnement comparé l’éventuelle victoire du RN en 2027 à l’accession des nazis au pouvoir en Allemagne en 1933. Charles Sapin ? Pour Chapoutot, il n’est sûrement qu’un avatar de Goebbels. La reductio ad hitlerum n’a plus de limites…
Moralisme nouveau
Confrontée à la réalité, en l’occurrence à l’absence avérée de pluralisme dans certains médias, la caste politico-médiatique ne nie plus le réel : elle justifie cette absence en accusant le pluralisme d’entretenir la confusion et de faire ainsi le jeu du mal absolu, de méchantes gens censées être racistes, fascistes ou carrément nazies. Un moralisme nouveau interdit à ceux qui s’opposent à l’orthodoxie de prendre la parole. Une morale bornée, intransigeante et inquisitoriale, supplante le débat politique, réduit l’affrontement des idées à un combat entre le bien et le mal, met à l’index les hérétiques qui la contestent. Ce n’est pas nouveau. On se souviendra du sort réservé, en 1993, au sociologue Paul Yonnet, le premier à avoir analysé en profondeur les raisons cyniques et les conséquences désastreuses de la création de SOS Racisme, association qui est à l’origine de tout ce dont nous parlons ici : prêche moralisateur et culpabilisant en lieu et place du débat politique, diabolisation de l’adversaire, censure au nom de l’antiracisme, réquisitoire antifasciste factice, etc. Avant même que son essai ne sorte, l’auteur de Voyage au centre du malaise français fut attaqué par une caste journalistique qui, pour les détruire, lui et son livre, n’eut qu’un seul « argument » à la bouche : Yonnet flirte avec les thèses les plus nauséabondes. « Yonnet rejoint les thèses du Front national », écrira, toujours aussi inspiré, Laurent Joffrin, alors directeur du Nouvel Observateur. Dans Libération, Robert Maggiori pensera avoir débusqué un « idéologue de l’extrême droite ». L’inénarrable Maurice Szafran, dans Marianne, considèrera que « M. Yonnet tombe à pieds joints dans toutes les idées reçues du lepénisme et de l’idéologie réactionnaire la plus rétrograde ». Jean-Paul Enthoven, dans Le Point, l’accusera d’alimenter une « curieuse nostalgie d’une francité de belle souche » et, entre les lignes, d’antisémitisme. Deux ans après cette cabale, Paul Yonnet écrit à Pierre Nora : « Je ne me reproche qu’une seule chose : d’avoir sous-estimé la formation d’un véritable système d’intimidation et de coercition médiatico-politique. […] La révérence faite aujourd’hui à la démocratie représentative sert de masque à la montée en puissance de pulsions répressives ; aujourd’hui, l’incantation démocratique signifie souvent : si vous n’êtes pas d’accord avec moi, je ferai tout pour vous interdire de parler[1]. »
Trente ans plus tard, tandis qu’une large partie de la population se détourne ou se méfie de plus en plus de lui, le système d’intimidation et de coercition médiatico-politique met les bouchées doubles. Sur France Inter, pas un jour ne se passe sans sermon européiste, sans harangue contre « l’extrême droite », sans prédication écologiste, sans prêche woke, le tout au milieu des ricanements de curés travestis en trublions.
Le dogme, rien que le dogme : ce mercredi 16 septembre, les instances syndicales et torquemadesques de la radio publique encouragent le personnel à faire à nouveau grève si l’hérétique Charles Sapin n’est pas viré manu militari. Pour remplacer ce dernier, ces mêmes instances auraient d’ores et déjà proposé, paraît-il, le nom d’un journaliste scrupuleux, impartial, intègre, exempt de toute compromission politique : un certain et mystérieux Thomas L.
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[1] Paul Yonnet, Voyage au centre du malaise français. L’antiracisme et la roman national, 2022, Éditions de l’Artilleur. Les citations rapportées sont extraites de l’excellente post-face d’Éric Conan.





