Série d’été: personnages historiques, écrivains, cinéastes, tout y passe! Cette semaine: Madame de Staël
De Germaine de Staël, tout un chacun se souvient, plus ou moins, qu’elle est la fille de Necker, le fameux ministre tour à tour rappelé puis remercié par Louis XVI, qu’elle s’éprit passionnément de Benjamin Constant, l’auteur d’Adolphe, que Chateaubriand lui vouera une admiration sans borne, que Napoléon la punit d’un interminable exil, et que son livre le plus fameux s’intitule De l’Allemagne.
Il revient à Stéphanie Genand, en outre auteur, il y a quelques années, d’une mémorable biographie du Marquis de Sade, mais surtout de longtemps la plus fine connaisseuse actuelle de Madame de Staël, de nous raconter cette vie relativement courte (1766-1817), palpitante et surchargée. Germaine de Staël. Le prix de la liberté se lit comme un roman. Madame de Staël ? Portée par une empathie combative à l’endroit de son modèle, Madame Genand tient que « l’invention d’une féminité alternative mérite bien qu’on l’honore, a fortiori au XXIe siècle : alors adieu « Madame de Staël » et vive « Staël », comme nous la nommerons désormais », décrète ainsi sa biographe, dès la page 65 du volume. « Madame de Sévigné », « Madame de La Fayette », « Madame de Genlis », « Madame de Duras » ne valent-ils pas hommage, tout autant, à leur ontologie féminine ? Quoiqu’on en pense, à l’instar d’un Hugo, d’un Goethe, d’un Musset, – que sais-je – Germaine de Staël ne sera plus nommée, dans lesdites pages, que par son seul patronyme, privé de particule comme il se doit. Va donc pour « Staël »!
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Portrait haut en couleur, ô combien ! Puisant non seulement dans son œuvre publiée (tant ses essais – Dix années d’exil ; Considérations sur les principaux événements de la Révolution française, etc. – que ses romans – Delphine ; Corinne ou l’Italie – mais surtout, à foison, dans l’immense correspondance qu’elle entretint sa vie durant avec l’Europe entière, de Juliette Récamier à Talleyrand, de Pierre-Samuel du Pont de Nemours à Charles de Villers, Joseph Bonaparte et tant d’autres… – l’ouvrage nous restitue, quasiment au jour le jour, les passions et les tourments d’une femme en son temps, voyageuse intempérante, de l’Italie à la Finlande, nous faisant mesurer à quel point Germaine de Staël aura été, dans la civilisation occidentale, et jusqu’en Amérique, une célébrité incontournable, redoutée, voire un objet de vénération, reçue et admirée dans les cours du Vieux Continent.
Incroyable, la relation de la fille de Jacques Necker et de Suzanne Curchod avec ses géniteurs de confession protestante, transplantés en France depuis le territoire helvétique, dans ces temps en fermentation, comme on disait alors, qui annoncent la Révolution, à laquelle la jeune « Staël » assistera, pour ainsi dire, aux premières loges. Incroyable, cette mère abusive, ingrate jusque dans son trépas, organisé comme un châtiment contre sa propre progéniture ! Incroyable, ce lien indéfectible qui attachera l’audacieuse fille des Lumières à son père, jusque dans le grand âge du proscrit genevois retiré au château de Coppet, qui s’éteint en 1804, à 71 ans ! Incroyable, la façon dont Louise « verbalise sa laideur » supposée, bien avant d’abandonner le prénom de son enfance pour le changer en celui de Germaine, au jour de son mariage avec ce presque quadragénaire Erik de Staël-Holstein, pâle baron suédois « issu d’une grande famille installée sur les bords de la Baltique », de dix-sept ans son aîné ! Incroyables, ces amours multiples, contrariées, enchevêtrées, cette « frénésie de liaisons » où « Staël », prévenant elle-même que « mon âme est trempée dans le feu », puise un exutoire : avec le jeune suédois en exil Adolphe Ribbing ; avec le beau Narbonne, diplomate marié à Mme de Montholon, à qui, mis en danger par la Révolution, elle voue un culte exalté, car « chez elle, pas de couple ardent sans terreur ni souffrance », commente sa biographe. « Staël ose l’impudeur, les plaisirs charnels et, comble d’indignité, les relations plurielles ». Avec Benjamin Constant plus encore, lui qui brûle de passion pour elle alors qu’Erik n’en ignore rien, assumant, sous les périls de la Convention, d’être la « vitrine qu’il faut offrir à l’opinion et plus encore à la scène diplomatique ».

Remarquablement inscrite dans la trame des événements politiques, l’intrication entre sphère privée et sphère publique est au cœur du récit si subtilement conduit par Stéphanie Genand. A ce titre, ce n’est pas un des moindres intérêts de l’ouvrage que de nous peindre à neuf les bouleversements de l’époque au prisme de cette vie d’une rare intensité, il faut le reconnaître. De fait, « simples brochures ou livres substantiels, les « écrits staëliens d’intervention […] visent une action directe sur les événements ». Tout est lié.
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Si Germaine et Benjamin ne se marieront jamais, « leur osmose ne s’arrête pas à la scène intime » – en décembre 1796, elle est enceinte. Redoutant la menace d’une contre-révolution, le Directoire l’assigne à Coppet – interdiction de quitter la Suisse. L’insulte fuse : « Misérable hermaphrodite, qui n’avez ambitionné la réunion des deux sexes que pour les déshonorer à la fois, superfétation que la nature désavoue, rejeton monstrueux de l’alliance de l’erreur et de la sottise ; vos mains prétendraient relever le trône des Bourbons ! ». L’emphase dans le fiel laisse rêveur !
C’est que « Staël » multipliera bel et bien les couches issues de plusieurs lits : Sophie (1787), Auguste (1790), Albert (1792), Albertine (1797), future duchesse de Broglie ; puis Louis-Alphonse (1812) dont elle accouchera bien plus tard, âgée de 46 ans, né de son aventure avec son ultime mari, Albert de Rocca – sans compter les fausses couches, et deux premières filles mortes en bas âge. Jusqu’à sa mort, auprès de ses enfants Germaine laissera planer le doute sur l’identité exacte de leurs géniteurs…
Sait-on que c’est à « Staël » qu’on doit les néologismes « réaction » et « illibéral » ? Qu’effacé le stigmate de n’être jamais que « la fille de Necker », Germaine de Staël eut, très tôt, une conscience superlative de son rayonnement – au demeurant bien réel ? Décanté des alluvions de l’histoire, le présent ouvrage nous en fait pleinement sentir l’éclat – et la violence singulière, quelque peu oubliée aujourd’hui. Ainsi, par exemple, de la vindicte toute personnelle que lui porte l’Empereur. La torture de l’exil que Napoléon impose durablement à Germaine de Staël est illustrée de façon poignante dans ces chapitres où Stéphanie Genand exprime sans ambages une connivence avec son héroïne, quitte à brosser, portée par son étendard, et de la personnalité du Premier Consul devenu « l’Ogre », et du bilan du Premier Empire, une peinture assez orientée.
Staël fera l’épreuve d’un « monde à l’envers » où « la France est l’ennemi absolu ». Sa cavale vers Moscou, puis Stockholm, en 1812, pour [achever] « triomphalement son odyssée de l’autre côté de la Manche » en 1814, heure à laquelle « jamais sa notoriété n’a atteint de tels sommets », voilà qui tient véritablement du feuilleton ! Les clairs-obscurs propres à ce « destin agité » n’en sont pas moins abordés avec lucidité. Sa condescendance à l’égard de John Rocca, par exemple (qu’elle épousera donc clandestinement, à la toute fin) ; l’ insurmontable addiction à l’opium de cette insomniaque ; son acharnement à récupérer à tout prix la fortune dont la monarchie a spolié son père ; sa jalousie maladive, en particulier vis-à-vis de Benjamin Constant, dont le mariage secret avec Charlotte est vécu par elle comme une trahison, puis comme impardonnable l’ultime lâcheté de son ex-amant, refusant d’assumer l’établissement de leur fille Albertine ; l’empire castrateur que cette mère vampirique, en particulier sur la fin avec Auguste, exerce sur tous les siens (cf. son acharnement à faire échouer la relation de Victor de Broglie avec Juliette Récamier) ; son égotisme invétéré, en raison du fait que « tout, depuis cinquante ans, tourne autour d’elle ». Etc.
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A distance de plus de deux siècles, mesure-t-on bien, en 2026, qu’en 1816 la richissime Madame de Staël « est si célèbre que les élites européennes, et notamment britanniques, défilent sans discontinuer », au point que « lui rendre visite constitue une étape incontournable du « grand tour » » ? Que, « devenue une légende, un lieu de mémoire et une source d’inspiration pour les écrivains de la jeune génération », cette femme fut statufiée vivante ? Mais vivante, tout aussi bien le fut- elle jusqu’au bout : négociant l’édition du manuscrit sauvegardé de De l’Allemagne, que Napoléon vouait au pilon ; s’ingéniant à faire paraître ses Considérations sur les faits principaux de la Révolution au moment même où ses forces l’abandonnent…
A la tête d’une famille recomposée avant la lettre, cette lutteuse, douée d’une indépendance d’esprit à toute épreuve et maîtresse d’une plume souveraine, méritait que, dans les pas d’un Ghislain de Diesbach ou d’un Michel Winock, son chemin (de croix ?) soit reparcouru, mais cette fois sur la monture décidément très actuelle qui porte la croisade féminine…
Germaine de Staël. Le prix de la liberté, par Stéphanie Genand (Perrin, 2026), 358pp.
Germaine de Staël - Le prix de la liberté
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