A l’abbaye de Fontenay, la beauté sublime de l’architecture médiévale a rencontré la folie administrative…
La découverte de l’abbaye de Fontenay, tôt le matin, hors saison est une expérience quasiment mystique, même pour un athée. Lorsqu’on pénètre dans l’abbatiale presque millénaire, immense, minérale comme l’a voulu Bernard de Clairvaux, on se sent traversé par un étrange sentiment.
Car l’abbaye c’est de la pierre. Rien que de la pierre, comme l’a souhaité son fondateur afin de ne pas détourner les moines de la prière. Pas la moindre fioriture, pas le moindre ornement, pas de draperies, ni de menuiseries. De la pierre. Du beau calcaire de Bourgogne défiant les outrages du temps, défiant la gravité dans des ogives restées dans leur splendeur originelle.
Les bâtisseurs ont œuvré pour l’éternité et non pour l’ornement. Cette absence d’ornements sublime la beauté de l’édifice. Comme chez les humains, la beauté n’a nul besoin de parures. On s’émeut de la grâce de la pierre, de la magnificence de la lumière, de la pureté absolue des lignes.
Un héritage miraculeux après des siècles de vicissitudes
L’abbaye, jusqu’à présent, avait résisté à tout. En 1359, en pleine guerre de Cent Ans, les troupes d’Édouard III d’Angleterre rançonnent toute la région : Fontenay paie son tribut. En 1419, ce sont les grandes compagnies de routiers et d’écorcheurs qui rançonnent la Bourgogne au sortir de chaque trêve. Un incendie ravage le dortoir vers 1450. Puis viennent les guerres de Religion : en 1557, les troupes protestantes pillent à nouveau les bâtiments. Vient enfin 1791. La Révolution chasse les derniers moines et vend l’abbaye comme bien national à un papetier qui transforme le site en manufacture industrielle, ce qui l’a protégé du sort connu par tant d’abbayes devenues des carrières de pierre.
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Il faudra attendre le rachat par la famille Montgolfier en 1820, puis par un banquier lyonnais en 1906, pour qu’un long chantier de restauration rende à l’abbatiale sa pureté médiévale. Et puis il y eut le XXe siècle et ses deux guerres, l’Occupation, les réquisitions, les années de plomb qui n’ont épargné aucune région de France. Bref : en neuf siècles, Fontenay a survécu aux archers anglais, aux routiers pillards, aux huguenots incendiaires, aux commendataires prévaricateurs, aux carmagnoles révolutionnaires puis aux Allemands. Elle est sortie de tout cela debout, intacte. Il aura fallu un arrêté ministériel pour réussir ce que ni Édouard III, ni les écorcheurs, ni les huguenots, ni les Allemands n’étaient parvenus à faire.

L’esprit de la loi et la lettre du panneau
Car il y a, désormais, au sommet de la travée d’entrée de l’abbatiale, sous une voûte en berceau brisé vieille de presque mille ans, taillée dans une pierre qui ne brûle pas, ne fond pas, ne dégage aucune fumée toxique et à l’abri de tout court-circuit un hideux boîtier de plastique blanc et vert, vissé à même le mur roman relié par un câble électrique pendouillant jusqu’à la prise la plus proche.
« SORTIE », y lit-on avec une flèche.

Comme s’il était possible de s’égarer et de périr faute d’indication dans cette nef unique et rectiligne longue de soixante-six mètres, ouverte aux deux bouts sur la lumière du jour. Remontons donc jusqu’à l’origine de ce sacrilège. La sécurité incendie dans les établissements recevant du public (ERP) classe mécaniquement Fontenay dans la catégorie du ressort de l’arrêté du 25 juin 1980. Ce texte impose que les issues soient identifiées par une signalisation normalisée et visible en permanence.
Il n’est pas complètement sot et est parfaitement justifié quand on sait qu’il est la conséquence tirée d’évènements dramatiques. En 1970 l’incendie du dancing du Cinq-Sept a fait cent quarante-six morts, piégés dans un établissement aux issues insuffisantes et mal signalées, recouvert de matériaux hautement inflammables. Personne n’a oublié non plus les vingt morts du CES Pailleron en 1973, le collège ayant été construit avec des matériaux tout aussi inflammables.
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Et puis Bruxelles y a mis son grain de sel : la directive 92/58/CEE impose l’usage de pictogrammes normalisés pour désigner les issues de secours. La bureaucratie bruxelloise avait probablement en tête les entrepôts, les usines ou les grandes surfaces. Cependant, le rouleau compresseur des normes ne sait pas faire la différence. Emportée par sa folie normalisatrice, guidée par le sacro-saint principe de Précaution, la bureaucratie ignore toute nuance. En quoi une nef romane mériterait-elle un traitement particulier ?
Une boîte de nuit éphémère bâtie à l’économie et décorée de matériaux inflammables dont la seule raison d’être est de procurer de l’argent facile à ses promoteurs devrait-elle être traitée différemment d’un chef d’œuvre d’architecture à la gloire de la foi et classé au patrimoine mondial de l’Unesco ? Pourtant, quelle justification un esprit rationnel pourrait-il trouver à l’installation du pictogramme électrifié dans l’abbatiale ?
C’est de la pierre. Rien que la pierre. Des voûtes en berceau brisé de pierre, des piliers de pierre, des murs de pierre de plus d’un mètre d’épaisseur, un sol resté nu depuis que l’humidité a chassé son dallage au XVIIIe siècle et une charpente en pierre. Il n’y a dans cette nef strictement rien qui puisse s’embraser, se consumer, ni s’effondrer en vingt minutes comme le collège Pailleron.
L’esprit de la loi est de protéger des hommes pris au piège par des matériaux combustibles et des architectures de l’urgence. À Fontenay, absolument rien ne le justifie. Rien, sauf la lettre. Car l’esprit, l’administration en ignore l’existence. Reste donc la lettre, la lettre seule, nue, aveugle à ce qu’elle est censée régir. Un ERP est un ERP, dit le classement administratif, qu’il soit construit en carton-pâte à Sarcelles en 1965 ou en pierre de Bourgogne par les compagnons de Saint Bernard en 1140.
Scrogneugneu, circulez, y’a rien à voir !
L’administration veut absolument étaler sa toute-puissance, quel que soit le prix à payer. Défigurer un chef d’œuvre n’est en fait qu’une manifestation jouissive de son omnipotence. De façon étonnante, la même Administration se montre beaucoup plus sourcilleuse lorsqu’un riverain de Marmagne, à cinq cents mètres de l’abbaye, a voulu repeindre ses volets d’une couleur différente. Il a alors encouru les foudres de l’architecte des Bâtiments de France, gardien intraitable de l’harmonie visuelle. En revanche, visser un boîtier de plastique électroluminescent à même la clef de voûte d’un chef-d’œuvre classé depuis 1862 et inscrit à l’UNESCO depuis 1981, ne pose aucun problème. Il aura donc fallu attendre le XXIe siècle pour que Fontenay rencontre enfin son vainqueur.
Les archers d’Édouard III sont repartis avec leur rançon sans avoir touché une seule pierre du chœur. Les écorcheurs de 1419 ont brûlé le dortoir, mais l’abbatiale a tenu. Les huguenots de 1557 ont pillé les vases sacrés mais la voûte n’a pas bougé. La Révolution a chassé les moines et installé des cuves à papier dans la forge sans gros dégâts. La guerre mondiale et l’Occupation sont passées sur la Bourgogne sans laisser la moindre cicatrice sur cette nef.
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Et puis un jour, sans qu’aucun ennemi visible n’ait franchi ses portes, sans qu’aucun incendie n’ait jamais menacé ses voûtes de pierre nue, un fonctionnaire zélé, brandissant un arrêté conçu pour des dancings tapissés de moquette, a fait ce que des siècles de pillages, de guerres et de révolutions n’étaient pas parvenus à accomplir : il a défiguré Fontenay.
Le règlement ne sait pas faire la différence entre un collège en tôle et un chef-d’œuvre de pierre. Magnifique exemple de notre servitude administrative. Il permet de vérifier que le seul plaisir de l’Administration est de rappeler, partout, à tous, à tout instant qu’elle est toujours là, qu’elle veille, qu’elle scrute, qu’elle guette, qu’elle lamine et que rien ne peut échapper à sa toute-puissance.
On est en droit se demander si le bon sens pourra encore résister aux deux mâchoires de l’étau qui nous broie : la normalisation et le principe de précaution.
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