Monsieur Nostalgie ouvre sa bibliothèque de l’été avec Vacances fatales, une bande dessinée de Vittorio Giardino parue en 1991 chez Casterman. L’Italien de la ligne claire, né en 1946 à Bologne, nous transporte dans huit histoires sombres: des destinations paradisiaques, des vamps inoubliables et des meurtres sanglants…

À Capri ou en Tanzanie, les héroïnes de Giardino portent le maillot de bain échancré des années 80 et, sur le visage, un sourire d’ange carnassier. Les hommes vont tomber. Seins nus et lunettes de soleil noires, elles marchent sur les plages de sable fin et règlent leurs comptes à la dague ou au 357, à la tombée de la nuit. Elles ne flanchent pas. Elles sont libres et rancunières. Elles sont désirables et inaccessibles. L’érotisme balnéaire (chaste) de Giardino, fesses hautes et corruption généralisée, lumière de Capri et noirceur de l’âme, a une couleur très « années 80 ». Nous sommes entrés alors dans une nouvelle société veule, hédoniste et accapareuse. Elle a le clinquant de la mort. Chez l’Italien, esthète d’une ligne claire méditerranéenne et d’une profondeur « Bleu Ritz », les femmes sont jeunes, belles, riches et bien décidées à se faire justice elles-mêmes. Elles ne sont pas des victimes consentantes.
A lire aussi: Justice soit rendue à Alexandre Ier de Yougoslavie
Giardino nous embarque dans huit nouvelles, six courtes dont le fil est l’ironie et deux autres plus longues, à « l’atmosphère plus ambiguë », écrivait-il dans sa préface de 1991. « Elles prirent forme comme des variations sur un thème et, comme dans les variations musicales, certains motifs, des accords qui apparaissent, reviennent régulièrement », précisait-il. Giardino, mélodiste de l’image, a le goût du beau et de l’étrange. Il a l’éclat ébréché d’un Jep Gambardella de La Grande Bellezza, une latinité jouissive, corrosive, un peu désabusée, et un côté chabrolien, « Poulet au vinaigre » des Abruzzes, dans la description des compromissions bourgeoises. On est balancé entre le merveilleux des décors, Ligurie provocante et station de ski huppée, puis des imbrications sordides, tout le grotesque du monde moderne, l’argent sale et les coucheries qui blessent l’amour-propre. Giardino est un moraliste qui dessine des femmes fatales et des amants pathétiques. Il a choisi son camp. C’est un Martin Veyron plus caustique et moins rigolard, plus nostalgique, plus émotif.


Au printemps de cette année, sont ressorties en trois tomes les aventures de Max Fridman, qui est le « héros témoin » de Giardino. Fridman, espion juif dans une Europe à feu et à sang, est ce personnage noble et séduisant qui a fasciné les adolescents nés dans les années 70. Il fut un modèle de papier. Et il faut citer son autre « créature de fiction », Jonas Fink, anonyme embarqué dans une Tchécoslovaquie d’après-guerre. Ce sont à chaque fois des hommes qui courent après l’Histoire, héros fatigués et attachants, en proie au doute et aux sentiments élevés. Ils ont du cœur et du courage. Ils ne sont pas bêtement invincibles. Dans Vacances fatales, ce sont les femmes qui mènent la danse. Elles sont captivantes car elles ne laissent rien paraître. Elles sont les maîtresses du jeu, en robe de soirée largement décolletée ou en sage marinière. À Venise ou en Toscane, elles singent la séduction pour accomplir leur triste dessein. Chaque vignette de Giardino est un tableau envoûtant : le cadrage, le soleil, les détails de la végétation et ce soin apporté aux vêtements ou aux cambrures.
A lire du même auteur: Suivez le guide !
Dans la nouvelle « Sous un faux nom » (traduction de Christine Vernière), la première planche cinématographique (page 34) est un modèle d’équilibre, de zoom avant et arrière, une leçon d’harmonie. On démarre d’une cheville avec la mer en appui, puis on remonte aux lèvres rouges et aux mouettes qui s’ébattent, pour s’attarder sur une chevelure d’un noir corbeau au vent et une discrète boucle d’oreille, pour terminer sur une cigarette en voie d’embrasement. Sept vignettes composent cette page sublime qui ouvre les vannes de l’imaginaire. Giardino est l’enlumineur du voyage, de l’intime au dépaysement des corps ; il faut passer l’été à ses côtés afin de ne pas sombrer dans la laideur ambiante.


Vacances fatales de Giardino – Casterman. 176 pages




