Accueil Culture Sur le pont de Tolbiac, on y meurt, on y meurt…

Sur le pont de Tolbiac, on y meurt, on y meurt…

"Brouillard au pont de Tolbiac", Tardi / Malet, Casterman, 1982)


Sur le pont de Tolbiac, on y meurt, on y meurt…
© Casterman

Monsieur Nostalgie termine sa saga de l’été avec Brouillard au pont de Tolbiac (1982), la première adaptation BD de la série des « Nestor Burma » créée par Léo Malet (1909-1996). Elle est signée Tardi et a redonné un nouveau souffle au détective privé anar et réfractaire à l’ordre – qu’il soit policier, ménager ou social…


Pour ce dernier numéro de l’été, j’ai voulu reprendre le chemin du XIIIème arrondissement, sa face sombre et ses rues patibulaires, la Seine noirâtre charriant débris et corps abandonnés, ses habitations pouilleuses et ses ponts suicidaires, son vieux fond ouvriérisme et ses maraudes de chiffonniers ; se frotter, à nouveau, à ce froid poisseux des années 1950, une canadienne sur les épaules, à ressasser un fait-divers d’avant-guerre, à essayer de trouver un sens à l’existence… en vain. Car l’espoir, le bonheur, le confort, les certitudes, c’est pour les autres, les bourgeois, les rupins, les caves. Revenir, en somme, à la source des « Nestor Burma », à un nihilisme poulbot, au foyer végétalien et à l’électrique rue Watt qui crucifie les âmes errantes. Parce que cette année, nous fêterons le soixante-dixième anniversaire de la publication de Brouillard au pont de Tolbiac aux éditions Robert Laffont en 1956 et que Léo Malet nous a quittés, il y a tout juste trente ans en mars dernier. Aucune célébration officielle. Aucun raout aux ministères. C’est que l’écrivain a mauvaise presse, on lui cherche des poux, des noises, il n’est pas comme ses jeunes confrères du néo-polar, humanistes encartés et révolutionnaires en Sorbonne. Malet pense mal, il pense sec, méchamment, il flirte avec un populisme peu recommandable, il renvoie les bonnes gens à leur démagogie.

On peut difficilement soumettre son œuvre aux épreuves du baccalauréat, d’abord parce que sa langue serait aujourd’hui aussi incomprise que celle de Villon ou de Rabelais et qu’il n’y a pas de message salvateur dans ces Nouveaux mystères de Paris, rien que du désespoir en branche, du sale et du sang. Chez Léo Malet, le matérialisme et le capitalisme se fracassent, ils engendrent les mêmes désillusions, l’homme est seul, démesurément seul. Léo Malet est tout simplement un homme contre, par caractère et par expérience de vie en commun avec les autres. Il n’y a pas d’échappatoire, ni d’accommodement raisonnable comme chez Simenon. La radicalité de Burma dérange autant que son indépendance d’esprit. Elle démobilise les forces vives. Brouillard au pont de Tolbiac a d’abord été imaginé contre le XIIIème arrondissement, l’écrivain se vengeait ainsi de ses jeunes années, il voulait faire ressentir aux lecteurs, le déclassement et la misère, l’air irrespirable et les rues bouchonnées. Au contraire, Brouillard…, au fil des années, est devenu la vitrine du XIIIème, son porte-étendard, un dépliant vanté par l’Office du Tourisme. Malet se marrait d’un tel retournement de situation, il avait voulu écrire un roman contre cet arrondissement et, à son corps défendant, il passera le reste de sa vie comme le défenseur de ce coin de Paris. Avec Brouillard…, toute la mécanique s’est déréglée, dès l’origine. Malet a l’habitude d’écrire « sans plan préalable », il ajuste au fil de l’eau ses enquêtes, replâtre, colmate, pratique un va-et-vient créateur mais, manque de bol, les cent premières pages étaient déjà envoyées à l’imprimeur, il dut donc cette fois-ci continuer son histoire avec cette « contrainte ».

Pour rajouter du cocasse au cocasse, Léo Malet n’est pas tellement un fan de BD. Il serait même plutôt contre. Sauf que le trait, la nostalgie crispante et la beauté du décorum parisien révélée par Tardi lui ont tapé dans l’œil. Brouillard…  sera d’abord décliné en feuilleton dans la revue A SUIVRE avant d’exploser en album et d’inaugurer une long compagnonnage entre Malet et Tardi. Derrière sa misanthropie sous lunettes et cette mauvaise foi qui nous change des béni-oui-oui cathodiques, Malet avait un faible particulier pour cette histoire particulière. Il s’était amouraché de la belle Belita Moralès, la gitane qui met Burma sur la piste d’Abel Benoit, plus connu sous le nom d’Albert Lenantais, tatoué et suriné. Une vieille connaissance qui remontait au foyer végétalien de la rue de Tolbiac. Brouillard…  est désormais un classique comme le Voyage de Céline. Léo Malet qui n’aimait pas être pris en délit de sentimentalisme avouait tout de même que « cette morte de papier a la vie dure ».

Brouillard au pont de Tolbiac – Tardi / Malet – Casterman




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Journaliste et écrivain. Dernières publications : "Tendre est la province", (Équateurs), "Les Bouquinistes" (Héliopoles), et "Monsieur Nostalgie" (Héliopoles).

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