Emmanuel Macron a présidé à Paris la première Journée nationale de commémoration de la reconnaissance de l’innocence d’Alfred Dreyfus, à l’occasion du 120e anniversaire de sa réhabilitation, en rendant hommage au capitaine, à ses défenseurs et à ceux qui poursuivent aujourd’hui la lutte contre l’antisémitisme.
« Le dreyfusisme nous rappelle que l’antisémitisme, quelles qu’en soient la racine ou les explications prétendues, est l’ennemi de la République. Or, nous savons que les vieux démons de l’antisémitisme n’ont jamais totalement disparu de notre pays. Nous le savons parce que les actes antisémites, loin de s’éteindre, continuent de frapper des personnes en raison de ce qu’elles sont », a déclaré le chef de l’État. Emmanuel Macron a également appelé les municipalités à apposer le nom des Justes sur chaque lieu où des Juifs furent cachés ou sauvés pendant la Seconde Guerre mondiale, tandis qu’une statue d’Alfred Dreyfus a été installée.
Il aura donc fallu attendre 2026 pour qu’un président de la République se rende à la Cour de cassation afin de rappeler solennellement que l’antisémitisme est « l’ennemi de la République ».
L’énoncé est stupéfiant. Comme si le chef de l’État avait dû réunir le pays pour rappeler que la gravité existe ou que la Terre tourne autour du Soleil. On croyait cette vérité définitivement acquise. Manifestement, elle ne l’était plus.
C’est peut-être cela, au fond, que disait Emmanuel Macron en rendant hommage au capitaine Dreyfus, le 12 juillet. Officiellement, il parlait de 1906. En réalité, il parlait de 2026.
Pourquoi célébrer avec une telle gravité la réhabilitation d’un innocent, cent vingt ans après les faits ? Une République sûre d’elle-même ne rappelle pas ses évidences. Si elle éprouve le besoin de le faire, c’est que ces évidences vacillent.
Présumé coupable
L’affaire Dreyfus n’a jamais été une simple erreur judiciaire. Elle fut l’aboutissement d’un long travail de préparation des esprits. Pendant des années, Édouard Drumont avait installé dans le débat public une idée simple : derrière les défaites, les scandales, les crises économiques, les compromissions politiques, il fallait chercher le Juif. Avec La France juive, phénomène éditorial de son temps, puis avec son journal La Libre Parole, il transforma un préjugé ancien en véritable vision du monde.
Comme l’a montré Michel Winock, l’antisémitisme était devenu une culture politique. Lorsque Dreyfus est arrêté, une partie du procès est déjà jugée. Le coupable existe avant les preuves. Puis, lorsque les preuves commencent à démontrer son innocence, rien ne change.
C’est probablement la leçon la plus troublante de Jean-Denis Bredin. Dans L’Affaire, le grand avocat qu’il était montre que la difficulté ne fut pas de découvrir la vérité, mais de la faire accepter. Les faits étaient progressivement établis. Picquart avait identifié Esterhazy. Les faux apparaissaient. Pourtant, une partie de l’Armée, de la magistrature, de la presse et de l’opinion continuait de préférer la fiction à la réalité. Lorsqu’une société a déjà choisi son récit, les faits sont superflus.
Voilà pourquoi Dreyfus nous parle encore. L’histoire ne recommence jamais. Elle recycle ses mécanismes. Le vieil antisémitisme accusait le Juif d’être apatride, cosmopolite ou traître à la nation. Le nouveau lui reproche exactement l’inverse : il possède désormais un État. Il ne lui demande plus de quitter la communauté nationale ; il lui demande de commencer par condamner Israël, de prendre ses distances avec lui, de démontrer qu’il appartient au camp du Bien immaculé avant d’espérer bénéficier des règles communes.
Le vocabulaire a changé. Le procédé demeure. Le progrès est réel. On ne désigne plus frontalement le Juif comme responsable de tous les malheurs ; on installe simplement un climat où il devient le seul citoyen tenu de justifier en permanence sa légitimité morale.
Pierre Birnbaum a montré que les « moments antisémites » ne naissent jamais spontanément. Ils sont préparés par des entrepreneurs idéologiques qui fabriquent progressivement une figure du responsable collectif. Drumont fut l’un d’eux.
Il serait absurde de prétendre que nous revivons 1898. Nous n’en sommes évidemment pas là. Mais il serait tout aussi inconséquent de ne pas voir réapparaître certains mécanismes. Lorsqu’une partie de la gauche radicale entretient une confusion permanente entre Israël, le sionisme et les Juifs ; lorsqu’elle peine systématiquement à nommer l’antisémitisme issu de son propre camp ; lorsqu’elle transforme un conflit géopolitique en grille de lecture morale où un seul État parmi toutes les nations concentre toutes les fautes de la planète, elle ne crée peut-être pas l’antisémitisme, mais elle fabrique le climat dans lequel il prospère. Et l’histoire enseigne précisément que les climats précèdent souvent les tempêtes.
Leçon mal apprise ?
Le président de la République a rappelé que le dreyfusisme consistait à préférer les faits aux passions, la vérité aux foules, le droit aux emballements idéologiques. Il avait absolument raison. Mais le simple fait qu’il ait éprouvé le besoin de rappeler une évidence aussi élémentaire constitue déjà un diagnostic sur notre époque.
Nous pensions avoir conservé de l’affaire Dreyfus une leçon. Nous en avons surtout conservé la liturgie. La République célèbre volontiers Dreyfus lorsqu’il est réhabilité. Elle se montre plus hésitante lorsqu’il s’agit de reconnaître les nouvelles formes de la vieille haine. Pourquoi ? Parce que l’antisémitisme est moins une doctrine qu’une formidable capacité de mutation. Il abandonne les mots devenus honteux, emprunte ceux de la vertu, des droits de l’homme, de l’universalisme ou de la décolonisation. Et, in fine, retrouve invariablement le même objet.
La phrase la plus importante du discours présidentiel est peut-être celle qui n’a pas été prononcée. Si, en 2026, le président de la République juge nécessaire de rappeler publiquement qu’un Juif ne doit jamais redevenir le coupable idéal, c’est que cette évidence a cessé d’aller de soi. Jean-Denis Bredin écrivait que l’affaire Dreyfus révélait avant tout « la puissance des passions qui empêchent de voir ». C’est peut-être cela, aujourd’hui, le véritable dreyfusisme : résister au moment où une société préfère le récit — le narratif — aux faits, l’indignation aux preuves, la certitude morale à la vérité.
L’histoire ne se répète jamais à l’identique. Elle change de langage, de visages, de justifications. Les vieux préjugés disparaissent ; les mécanismes, eux, survivent. Ils se drapent dans les causes les plus nobles, empruntent le vocabulaire de la justice, de l’universalisme ou de la décolonisation, mais retrouvent toujours le même réflexe : désigner un responsable collectif auquel il serait permis de demander davantage qu’aux autres.
C’est précisément pour cela que Dreyfus n’appartient pas au passé. Il n’est pas seulement un homme injustement condamné ; il est le nom que la République donne à sa propre vigilance. Et si cette vigilance doit être rappelée avec une telle solennité en 2026, c’est peut-être parce que Dreyfus, au fond, n’est jamais tout à fait mort.




