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Montpellier Danse: de Dominique Bagouet à la Cité internationale de la Danse


Montpellier Danse: de Dominique Bagouet à la Cité internationale de la Danse
Après moi, le déluge, "La Horde" © Laurent Philippe

Raphaël de Gubernatis revient du festival annuel de danse contemporaine de Montpellier. Il nous offre ici un bilan nuancé de la 46e manifestation, la première entièrement façonnée par une nouvelle direction.


Il aura fallu une conjonction de personnalités bien particulière pour que puisse naître en 1981 ce festival de Montpellier Danse, qui a célébré cette année sa 46e édition : un chorégraphe de grand talent, Dominique Bagouet, et un maire au profil exceptionnel, Georges Frêche.

Dominique Bagouet, pour qui allait être fondé le Centre chorégraphique de Montpellier-Languedoc-Roussillon, et qui allait devenir l’un des plus remarquables créateurs français, avait eu l’idée de ce festival à une époque où la danse contemporaine explosait en France. Alors que le pays était encore confit dans l’académisme, du moins dans le domaine de la danse, il paraissait urgent de faire découvrir aux Français les plus belles des réalisations modernes qui fleurissaient dans le monde.

Georges Frêche, qui métamorphosait une morne ville de province en métropole attractive, avait compris tout l’intérêt de lancer un festival d’auteurs contemporains au cœur de cette cité pour laquelle il nourrissait de si grandes ambitions. Ainsi naquit le Festival de Montpellier Danse.

Un vaste panorama artistique

Cependant, Dominique Bagouet réalise qu’il est difficile de conjuguer son statut d’auteur avec celui de directeur de festival, et le poste est repris dès 1983 par son attaché de presse, Jean-Paul Montanari, le vizir qui brûlait d’envie d’être calife. Sous son mandat, qui durera plus de quarante ans en se transformant vite en autocratie, et parallèlement à la disparition des festivals de danse d’Aix-en-Provence, d’Arles et de Châteauvallon, Montpellier Danse acquiert un statut particulier et, bien vite, une dimension internationale. La manifestation obéit aussi à un certain sectarisme, si ce n’est à un sectarisme certain, et, si cela n’est sans doute pas perceptible pour le public, elle perd peu à peu le charme qui était le sien du temps de la présence de Georges Frêche à la mairie.

Mais très rapidement, Montpellier Danse se voit encadré par un festival de théâtre, le Printemps des Comédiens, et par le Festival de Musique de Radio France (aujourd’hui Radio France Occitanie Montpellier), alors que le Musée Fabre présente des expositions de grand intérêt. La capitale du Languedoc offrira dès lors, en juin et juillet, un panorama artistique d’une diversité peu commune en France.

L’Agora, cité internationale de la Danse

Depuis près d’un an désormais, Montpellier Danse vit une révolution copernicienne. L’entreprise vient de fusionner avec le Centre chorégraphique national de Montpellier-Languedoc-Roussillon et les deux institutions règnent désormais en commun sur un vaste et magnifique ensemble de bâtiments datant du XVIIe siècle, tour à tour couvent, prison ou caserne. Menacé de destruction quand il appartenait à l’État, mais heureusement racheté par la Ville de Montpellier dès les années 1980, il est aujourd’hui le siège majestueux autant que pittoresque de l’Agora, cité internationale de la Danse.

Né d’un rêve de Dominique Bagouet qui n’aura jamais vu sa réalisation, exclusivement dédié à la danse et sans doute unique au monde, ce complexe accueille une superbe salle de spectacle de plein air et huit studios de répétition mis à la disposition des innombrables compagnies qui travaillent dans la région ou y séjournent le temps de quelques représentations. À cela s’ajoutent toutes les commodités imaginables pour accueillir les artistes et les visiteurs, les bureaux du Centre chorégraphique et ceux de Montpellier Danse, qui assure également la programmation de toute la saison chorégraphique courant de septembre à juin. Sans compter un cloître majestueux devenu un magnifique espace de rencontre.

Les tétrarques de l’Agora

Comme du temps de la Tétrarchie mise en place sous Dioclétien afin de mieux gérer un Empire romain démesuré, la direction du vaste ensemble dédié à la danse est désormais partagée entre quatre personnes. Côté Montpellier Danse, ces nouveaux tétrarques sont Dominique Hervieu, ci-devant codirectrice du Théâtre national de la Danse au Théâtre de Chaillot, puis directrice de la Biennale et de la Maison de la Danse à Lyon, et enfin responsable de la programmation artistique des Jeux Olympiques de Paris. Elle est flanquée de Pierre Martinez, qui la secondait lors de ces mêmes Jeux Olympiques.

Et côté Centre chorégraphique, Hofesh Shechter, remarquable chorégraphe israélien établi à Londres, mais qui ne parle pas français — ce qui est fâcheux quand on occupe une telle situation en France. Il est accompagné de la danseuse Jann Gallois, projetée à ce poste en dépit d’un palmarès artistique assez mince, mais sans doute débordante d’énergie.

Tous les quatre sont à la tête d’une équipe d’une trentaine de collaborateurs auxquels s’ajoutent, du moins au temps du festival, quelque 90 personnes des services techniques et 50 autres du service d’accueil du public. Quand on parlait d’un empire !

In situ, Jann Gallois © Laurent Philippe

Ouverture tous azimuts

« Nous partageons tous les quatre les mêmes valeurs et les mêmes buts, commente Dominique Hervieu. Le même désir d’ouverture à toutes les formes de danse comme à tous les publics. »

Et d’énumérer les axes multiples que cette nouvelle « Bande des Quatre » entend explorer pour insuffler une vitalité nouvelle et novatrice aux deux institutions.

En premier lieu, ouvrir largement à tous l’ensemble de l’Agora, et en son cœur cette cour magnifique. Ce qui suppose d’y accueillir les ensembles de danses traditionnelles, reçus avec ferveur sur la scène des théâtres pour peu qu’ils viennent d’Asie, d’Afrique ou d’Espagne, mais si mal traités dans les milieux culturels pour peu qu’ils viennent de France ou d’autres pays européens où ils ont souvent, il est vrai, sombré dans ce qu’on nomme péjorativement le folklore.

L’ouvrir encore aux pratiques d’amateurs, aujourd’hui que tout théâtre et tout festival se sent obligé de mêler, sans trop de réflexion, création artistique et animation socioculturelle, en gommant autant que faire se peut les frontières entre l’artiste et l’amateur, pour le meilleur rarement et souvent pour le pire. Une chose dans l’air du temps, qui obéit à une certaine politique populiste et irréfléchie du ministère de la Culture. Mais que l’on peut aussi rapprocher, comme le rappelle Hofesh Shechter, des danses collectives des populations de jadis, danses qui cimentaient le sentiment d’appartenance à un village, à une province, à une nation.

Pour cela, l’Agora s’ouvrira encore plus largement en dispensant des cours de danse gratuits ouverts à tous et touchant à tous les genres…

La diversité et le partage

Varier les esthétiques, oui. Mais aussi tenter d’en créer de nouvelles « dans la diversité et le partage », avance Pierre Martinez. Autrement dit, parier sur le mélange des cultures afin de faire surgir des esthétiques nouvelles.

Le parti pris sans doute est généreux, et on n’aurait certainement pas le droit de s’en détourner obstinément. Mais il est bien périlleux aussi, et risque de mener, à terme, à une regrettable uniformisation où se noieraient et se confondraient les spécificités esthétiques et culturelles de chaque communauté — ces spécificités qui font le sel de la production artistique et le reflet des sensibilités de chaque peuple. Car s’il est vrai que, de tout temps, des influences issues de cultures diverses donnent parfois, grâce à des artistes remarquables, des résultats qui émerveillent, force est de constater que la plupart du temps, sous le patronage de cette sacro-sainte diversité devenue une tarte à la crème, bien des collaborations de circonstance, hâtives et superficielles, accouchent de propositions stériles, uniformes, sinon calamiteuses.

On l’a vu cent fois avec des artistes européens qui se sont entichés, sans vraiment les comprendre, de cultures qui ne sont pas les leurs. On l’a vu aussi en Afrique et ailleurs, où la créativité de quelques artistes, originaux tant qu’ils obéissaient à leur identité propre, s’est éteinte sous l’influence néfaste d’une danse contemporaine française qu’on leur a donnée en exemple et en laquelle ils ont cru ou ont été contraints de croire, pensant que c’était là la meilleure façon d’être moderne.

La chasse au jeune public

La grande question qui se pose aux tétrarques de l’Agora, c’est le public. Pas celui d’aujourd’hui, fidèle depuis des lustres, constant, toujours prêt sans doute à l’aventure. Avec 27 000 billets vendus lors de ce festival de Montpellier Danse, 91 % des places disponibles dans les théâtres ont été occupées.

Il est vrai qu’obéissant à « une politique tarifaire favorisant l’accessibilité et la fidélisation des publics », 83 % des spectateurs, et c’est tant mieux, ont bénéficié de tarifs réduits, alors que 10 200 autres personnes ont pu découvrir gratuitement des spectacles offerts dans l’espace public.

Ce qui inquiète à juste titre, c’est la désertion des générations montantes, des jeunes de moins de 25 ans, des étudiants pourtant si nombreux dans cette ville universitaire et jouissant de tarifs privilégiés. Ce sont eux qui doivent renouveler le cheptel. Mais nourris par les images fugaces des vidéos, des clips, des gesticulations creuses du hip-hop et assimilés, ils ne sont plus guère capables de fixer leur attention sur des représentations scéniques. Ils n’ont tout simplement pas l’habitude de prendre le chemin des théâtres et de patienter devant des spectacles bien souvent hermétiques et d’un ennui prodigieux.

C’est d’ailleurs là aussi que le bât blesse. Une bonne part de la production actuelle, en France comme ailleurs, à quelques brillantes exceptions près, n’est guère convaincante, pour ne pas dire davantage. Impropre assurément à drainer de jeunes spectateurs habitués à la facilité et peu enclins à la réflexion.

Un retour au ballet narratif ?

C’est ce qui fait penser à Dominique Hervieu que les ballets du répertoire, les « ballets à histoires », pourraient constituer un appât pour une génération à qui l’univers de la danse contemporaine paraîtrait trop abstrait, trop froid, trop cérébral. Incompréhensible, en un mot.

Cela reviendrait-il à dire qu’un retour à la danse classique ou néoclassique serait envisageable dans ce bastion de la modernité, afin de tenter de capter une génération moins apte à accepter des formes qui lui apparaissent absconses ? C’est évidemment une piste à explorer. D’autant qu’il existe un répertoire formidable né au XXe siècle qui ne demande qu’à revoir le jour et dont la séduction n’est plus à prouver. Il serait temps, peut-être, de ne plus envisager danse contemporaine et danse néoclassique comme deux ennemies inconciliables. À condition, bien entendu, d’éviter toutes les mièvreries que le monde du ballet a engendrées à profusion, et de ne pas oublier que les grands chorégraphes contemporains, quelles que soient leurs tendances, ont construit eux aussi d’impérissables monuments, à l’instar des figures de proue de la modern et de la post-modern dance américaines.

Ce serait enfin un moyen de se distancier de cet exécrable théâtre dansé que pratique aujourd’hui une multitude d’artistes peu talentueux, faute de formation et de savoir-faire pour parvenir à concevoir une chorégraphie.

Pourtant, quand on voit le succès, peut-être factice, que remporte le spectacle nullissime présenté à Montpellier par le collectif (LA)HORDE, on se demande si toutes ces tentatives de guider le jeune public vers des ouvrages de qualité, quand les réalisations les plus primaires semblent le satisfaire, ne seraient pas un peu vaines. Et si l’appauvrissement de la création artistique n’est pas inéluctable alors que les goûts du public sont de plus en plus navrants.

Quarante compagnies

La diversité, on l’a constatée avec un programme courant sur deux semaines et où sont apparues près de quarante compagnies provenant d’une douzaine de pays, européens pour la plupart. Le peu qu’on en a vu, en fin de festival, n’était guère enthousiasmant, et restait à l’image de la production actuelle.

Toutefois, l’étrangeté de la démarche du Grec Efthimios Moschopoulos, se revendiquant queer et s’assimilant à une brebis au sein d’un troupeau d’ovins attendrissants mais voraces, ne laisse pas indifférent… encore qu’il ne soit guère aisé de saisir son propos, et que dans Fae (Mange !), son travail ne saurait être assimilé à de la danse.

Fae de Efthimios Moschopoulos © Laurent Philippe

De même, L’Animale, un solo d’un intérêt formel limité, est cependant bouleversant du fait de l’intense personnalité et de l’humanité de son autrice, l’Italienne Chiara Bersani. Ce sont assurément des choses qu’un festival se doit de programmer à cause, justement, de leur singularité.

Découvrir les danseurs de la Compagnie nationale de danse contemporaine de Norvège, quasi inconnue en France, était aussi digne d’intérêt. Hélas ! Ils se sont produits non sans virtuosité dans un ouvrage signé par une artiste grecque, Katerina Andreou, ce qui ne traduit pas nécessairement avec la dernière éloquence le caractère propre à une nation scandinave.

Un désastre !

Avec le Burkinabè Serge Coulibaly, établi et subventionné en Belgique francophone, mais qui n’a rien trouvé de mieux que de baptiser son spectacle d’un titre en anglais, Back to Kidal, on aura apprécié la présence d’une comédienne à la forte personnalité, Odile Sankara. Mais au sein d’une mise en scène navrante de faiblesse et d’insignifiance.

C’est cependant avec le travail du collectif (LA)HORDE, à qui les pouvoirs publics ont eu l’inconscience de rattacher le Ballet national de Marseille, qu’on a incontestablement touché le fond. Après moi, le déluge n’est rien d’autre qu’un désastre, sinon une imposture, avec pour exécutants de pauvres jeunes gens gauches et insipides qui semblent avoir été recrutés sur les trottoirs et dans les arrière-cours de la cité phocéenne.

Une ère nouvelle

Aujourd’hui, à l’heure du bilan de ce 46e festival, le premier à être pleinement façonné par ses nouveaux directeurs, ceux-ci se félicitent d’avoir vu revenir un nombre accru d’organes de presse (122 journalistes de 12 pays, soit 33 % de plus que par le passé), mais aussi de constater une forte recrudescence de professionnels (plusieurs centaines et 115 % de plus qu’auparavant) venus de 22 pays afin d’assister à la manifestation.

Ce qui pourrait donner à penser à quelque mauvais esprit que les désertions passées auraient pu être la conséquence de l’atmosphère quelque peu délétère entretenue par la défunte direction. C’est toutefois une chose qu’il serait de bien mauvais ton de commenter à haute voix à Montpellier, et sur laquelle on a jeté un voile d’une pudeur farouche.



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