Bien que la négociation hâtive d’une «paix» au Proche Orient, qui a déçu Israël, contredise cette thèse, le vieux fantasme d’un «pouvoir juif occulte» n’a pas manqué de refaire surface lors du conflit avec l’Iran.
Les guerres ont ceci de particulier qu’elles ne détruisent pas seulement les villes, les armées ou les hommes, elles mettent également à nu les imaginations. Chaque conflit est une immense radiographie des peuples qui le regardent. Les bombes tombent sur les centrales, les ports ou les casernes, mais, bien avant que la fumée ne se dissipe, les certitudes se mettent déjà à pleuvoir sur les consciences avec une régularité plus implacable encore que les missiles.
Grosses ficelles
La guerre menée contre les installations nucléaires iraniennes n’aura pas échappé à cette vieille loi des hommes. À peine les premières frappes étaient-elles connues que le procès était déjà instruit. Donald Trump n’avait pas décidé. Il avait obéi. L’Amérique n’avait pas agi. Elle avait été utilisée. Washington n’était plus la capitale de la première puissance du monde, elle devenait la salle d’attente d’un pouvoir situé ailleurs. Peu importaient les centrifugeuses iraniennes, les ambitions nucléaires de Téhéran, les calculs stratégiques américains, les intérêts militaires, les rivalités entre le Pentagone, la Maison-Blanche, le Congrès et les services de renseignement ; tout cela disparaissait sous une explication unique, admirable dans sa simplicité et donc irrésistible : Israël tirait les ficelles.
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L’homme moderne aime les marionnettistes. Il ne croit plus en Dieu, il croit au manipulateur. Jadis, il peuplait le ciel d’anges et de démons, aujourd’hui, il peuple les coulisses de l’histoire de lobbies, de réseaux, de sociétés secrètes, de milliardaires, d’États occultes et de gouvernements invisibles. Les dieux ont changé de costume, ils continuent pourtant d’accomplir la même fonction : dispenser les hommes de regarder en face le désordre du monde. Car le désordre est une humiliation pour l’intelligence. Admettre qu’une guerre puisse naître de la rencontre de calculs contradictoires, de peurs anciennes, d’ambitions nationales, d’erreurs de jugement, de passions idéologiques, de hasards diplomatiques et de circonstances imprévues exige une patience dont notre époque est devenue incapable. Il est infiniment plus confortable d’imaginer une seule volonté souveraine, un seul cerveau, une seule main. Dès lors, le chaos cesse d’être le chaos, il devient une intrigue.
Cette passion du pouvoir caché est beaucoup plus ancienne que les réseaux sociaux, beaucoup plus ancienne que Donald Trump, beaucoup plus ancienne même que l’État d’Israël. Elle traverse les siècles comme une maladie chronique de l’esprit humain. Chaque époque lui fournit simplement de nouveaux personnages. Il suffit d’ouvrir les archives de la propagande pour retrouver cette mécanique dans toute sa perfection.
Un secret

En 1940 paraît Jud Süß. On le présente comme un film historique. C’est en réalité une machine à fabriquer une évidence. Son intelligence ne réside pas dans la violence de ses images mais dans leur douceur. Le poison le plus efficace n’a jamais eu besoin de crier. Joseph Süß Oppenheimer entre en scène comme un homme brillant, élégant, cultivé. Il conseille, il organise, il facilite. Tout semble naturel. Puis le regard du spectateur est lentement déplacé, presque malgré lui. Ce qui n’était qu’une influence devient une domination, ce qui relevait de la proximité politique devient une confiscation du pouvoir, le prince demeure assis sur son trône, mais chacun comprend désormais qu’il ne règne plus. Le véritable souverain serait ailleurs.
La grandeur sinistre de cette propagande tient précisément à ce glissement. Elle ne demande pas au public de croire à une fable, elle lui donne l’impression de découvrir un secret. Elle transforme la suspicion en intelligence et le soupçon en lucidité. Celui qui regarde le film ne se croit pas trompé, il se croit initié. Toutes les propagandes rêvent d’offrir ce plaisir-là : celui de l’homme persuadé qu’il voit enfin ce que les autres refusent de voir.
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Il serait absurde de transporter mécaniquement cette histoire dans notre présent. Les États ne sont pas des duchés allemands du XVIIIᵉ siècle. Les relations entre Israël et les États-Unis relèvent d’une alliance stratégique ancienne, complexe, parfois conflictuelle, où s’entremêlent des intérêts militaires, diplomatiques, économiques et politiques que personne de sérieux ne saurait réduire à une seule logique. Israël cherche naturellement à convaincre son principal allié. Les États-Unis cherchent tout aussi naturellement à orienter les décisions israéliennes lorsqu’ils l’estiment conforme à leurs intérêts. Les groupes d’influence existent, ils sont nombreux, ils défendent des causes infiniment diverses. Ils appartiennent au fonctionnement ordinaire des démocraties. Les étudier n’a rien de scandaleux, c’est même une obligation intellectuelle.
Simplification rassurante
Mais une frontière apparaît lorsque l’influence cesse d’être un objet d’analyse pour devenir le principe unique qui expliquerait toute l’histoire. À cet instant, le monde cesse d’être observé, il est romancé. Les contradictions disparaissent, les conflits d’intérêts s’effacent, les hésitations des gouvernements n’existent plus. Il ne reste qu’une volonté souveraine qui distribuerait les rôles comme un metteur en scène distribue les répliques. Cette vision rassure parce qu’elle simplifie. Elle offre aux peuples ce que les religions donnaient autrefois : une architecture du monde. Rien n’est laissé au hasard, tout obéit à un dessein. L’histoire retrouve un auteur.
Le tragique est pourtant ailleurs. Le tragique, c’est précisément qu’il n’y ait souvent personne aux commandes. Les grandes catastrophes humaines naissent moins du génie des conspirateurs que de l’accumulation des erreurs, des orgueils, des peurs, des intérêts contradictoires et des aveuglements réciproques. Les hommes aiment croire qu’ils sont gouvernés par des marionnettistes parce que cette croyance est finalement moins angoissante que l’idée inverse : celle d’un monde où des puissances immenses avancent souvent à tâtons, persuadées de maîtriser un incendie qu’elles ne font qu’alimenter.
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Il est plus facile d’accuser un seul homme, un seul État ou un seul peuple que d’accepter cette vérité presque insupportable : l’histoire n’est pas une pièce dont quelqu’un connaîtrait le texte à l’avance. Elle ressemble davantage à un théâtre où les acteurs improvisent au milieu des flammes, convaincus d’être les auteurs du drame alors qu’ils en sont, presque toujours, les premiers prisonniers…
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