Bordeaux est un laboratoire de la lutte des classes qui oppose ballon rond et ballon ovale. Après avoir envoyé le glorieux club des Girondins dans un stade ruineux situé en périphérie, les élites boboïsantes célèbrent l’ascension du rugby de l’Union Bordeaux Bègles. Quant à la vieille France populaire, il lui reste un football mondialisé et créolisé qu’elle ne reconnaît plus.
La descente aux enfers d’un des plus prestigieux clubs de football français depuis les années 1970, les Girondins de Bordeaux – champion de France en 1984, 1985, 1987, 1999 et 2009 –, et par symétrie, la montée au firmament du rugby de l’Union Bordeaux Bègles (UBB) – Champions Cup 2025 et 2026 –, club fondé en 2006 par la fusion des deux clubs éponymes, ne doit rien au hasard. Cette double trajectoire a permis aux édiles de Bordeaux de parachever l’image du nouveau Bordeaux métropolisé créé par Alain Juppé : celle d’une eurocité bourgeoise tertiarisée, liquidant le passif footballistique de la ville populaire des travailleurs de la vigne et du port. Bordeaux, capitale élitaire de la nouvelle France métropolitaine, se voyait mal assumer l’image du nouveau football français, le « Racaille Football Club » décrit par Daniel Riolo en 2013.
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Le stade historique Chaban-Delmas, construit sous le Front populaire au centre de la ville, a été cédé à l’UBB. Le football a quitté la ville pour le très grand stade Matmut réalisé en 2015 – devenu Stade Atlantique Bordeaux Métropole après sa faillite en 2025 –, à dix kilomètres du précédent. Celui-ci a ruiné le club par son loyer excessif – 135,5 millions d’euros de charges estimés en 2014. Les Girondins ont été pillés par un fonds d’investissement américain qui a vendu ses meilleurs joueurs, fermé le centre de formation – coupant toute possibilité de formation professionnelle au football à Bordeaux –, et le club ruiné est descendu en National 2. Il joue désormais chaque semaine contre Les Herbiers (Vendée), Grandville ou Locminé. Une véritable liquidation générale !
Le foot mis à distance
Tenu en marge par les élites bourgeoises françaises depuis son arrivée en France à la fin du XIXe siècle, le football, en dépit de son succès populaire mondial et de ses réussites nationales, paye le prix de son ancrage britannique, ouvrier et populaire, et désormais de la mondialisation et de la dénationalisation de ses équipes multiethniques. Les élites françaises n’ont jamais financé de bonne grâce les clubs nationaux, pauvres, voire souvent proches de la faillite, face aux rivaux européens. Elles ont entravé leur développement économique et refusé que leurs enfants se compromettent dans ce sport investi dès l’origine par les enfants des ouvriers urbains, et aujourd’hui par ceux de la « nouvelle France » métissée louée par Mélenchon. Livré au communautarisme des banlieues, et alimenté par des marchands d’hommes qui écument les terrains d’Afrique à la recherche de jeunes talents vite naturalisés, le football français est marginalisé aux yeux de nos élites, même si aujourd’hui, les politiques soucieux de faire peuple jouent volontiers les supporteurs.
Bordeaux fait figure de laboratoire de cette lutte mal assumée entre football et rugby. Nos élites ont relégué la France du football – qui associe dans un étrange attelage le public populaire de la « vieille France » aux enfants de l’immigration africaine, et parfois aux capitaux mondialisés du Golfe ou d’ailleurs. Elles ont à l’inverse érigé le rugby en véritable épiphanie (révélation) de la « nouvelle France » métropolisée de leurs rêves – qui n’est pas celle de Mélenchon. Nos dirigeants ont de facto élu ce grand sport collectif conçu par les élites britanniques du xixe siècle, en feignant d’oublier son ancrage populaire dans les campagnes du sud de la France.
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L’ethnicisation du football a été rendue possible par l’arrêt Bosman de la Cour de justice des communautés européennes (CJCE) de 1995. Celui-ci a ouvert le recrutement des équipes professionnelles de football aux vents de la mondialisation (2011 pour les pays Afrique-Caraïbes-Pacifique), détruisant en quelques années les identités et les ancrages urbains, territoriaux et nationaux des équipes professionnelles d’Europe. Leurs joueurs sont devenus de véritables mercenaires, ce qui a accentué la défiance de nos élites pour ce sport, et provoqué l’indifférence croissante d’une partie du public français.
L’histoire de la mise à distance du football a toutefois des origines bien plus anciennes. Depuis la fin du XIXe siècle, les élites françaises ont manifesté une véritable hargne contre la pratique et le développement du football en France, tenu pour une manifestation de l’esprit mercantile des Britanniques. Le football s’est donc d’abord acclimaté dans le Nord. Et c’est la Première Guerre mondiale, et son grand brassage des peuples et des classes sociales, qui lui a donné une dimension nationale.
Lutte des sports
Dès les débuts de la Troisième République, les élites françaises accompagnent le développement du sport grâce à l’Union des sociétés françaises de sports athlétiques (USFSA), fondée en 1887. L’Union boycotte sans vergogne le football au profit du rugby. Elle refuse la professionnalisation du football – établie dès 1885 en Angleterre –, qui a entraîné l’entrée des classes populaires dans ce sport. La monarchie britannique qui se démocratise n’a pas peur des cultures populaires, tandis que la République française s’en méfie profondément. Est-ce à cause du jacobinisme, du souvenir hanté de la Terreur ? Ou encore de la persistance de l’esprit aristocratique qui fascine nos classes dirigeantes ? Ces dernières refusent la mobilité sociale engendrée par la professionnalisation, mais aussi les paris, perçus comme de véritables vices anglais. En France, la gratuité est un principe, et notre culture nationale répugne au marché, d’où la préférence pour la pratique élitiste et dilettante du tennis, des sports nautiques et du rugby. L’USFSA accepte en 1891 le premier Championnat de France de « football-rugby ».
C’est donc de manière autonome et tardive que se développe le football français dans les villes ouvrières et portuaires du Nord de la France et à Paris, là où souffle l’influence britannique. Le premier club est celui du Havre en 1894, suivi du Racing club de Roubaix en 1895. En 1896, le football naît à Dieppe et au Racing club de France à Paris, l’année suivante à Marseille, puis à Lille et à Boulogne-sur-Mer en 1898, en 1900 au Stade français à Paris, puis à Calais et à Bordeaux en 1903…
En 1904, l’USFSA crée la FIFA (Fédération internationale de football association) afin de garder le contrôle de la situation. Elle invente dans la foulée le Championnat de France, qui débute dans le Nord. L’Angleterre refuse la FIFA, ce qui arrange l’USFSA, mais celle-ci perd son emprise. En effet, le football catholique des patronages, choisi à dessein par l’Église comme sport emblématique, accentue la tension avec l’État laïque de 1905. Ce sport progresse désormais partout. Ainsi, en 1914, alors que l’Angleterre compte plus de 400 clubs et 6 000 joueurs professionnels, la France compte 200 000 licenciés dans plus de 2 000 clubs amateurs.
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La Grande Guerre accentue le mouvement. Les Anglais sont partout au nord de la France non envahie, et le foot se pratique même à l’armée entre alliés. La Coupe de France naît en 1917, et un championnat de France de football féminin est créé à la victoire en 1918. Des ligues régionales éclosent à l’initiative des clubs (dans le Nord dès 1918). Dix-huit ligues régionales nées en 1921 sur les ruines de l’USFSA créent un championnat de Division d’Honneur. Et la Coupe de France s’affirme dans les années 1920.
C’en est trop pour nos élites. Elles obtiennent la mort du championnat féminin. Puis les grands clubs limitent le nombre d’inscrits afin de faire de la Coupe de France une compétition élitiste, ce qui est loin de son esprit. Enfin, elles résistent jusqu’en 1932 à la professionnalisation du football. Quarante-sept ans après l’Angleterre, et soixante-six ans avant le rugby, les meilleurs clubs de football français deviennent professionnels. Mais ces « clubs autorisés » demeurent des associations loi 1901 qui ne peuvent aligner des joueurs rémunérés, ce qui leur enlève toute possibilité de créer de la valeur. De toute façon, nul ne consent à y investir ! La presse d’entre-deux-guerres ne cache pas sa gêne face au football peu mis en avant par rapport à l’automobile, le rugby ou le cyclisme.
L’épopée des Girondins
Le nouveau sport du peuple demeure marginalisé. Le club des Girondins de Bordeaux, créé en 1920, est emblématique de cette histoire, qui se provincialise et se nationalise entre les deux guerres. Marseille surclasse alors Paris, tandis que le football se développe en Algérie. Après l’aide du Front populaire dont ont bénéficié le football et les Girondins en particulier, Vichy se venge : le football féminin est liquidé en 1941, le football professionnel en 1943. Mais la victoire du gaullisme et de la résistance à Vichy ouvre enfin les portes de la popularité et de la reconnaissance au football français. En trente ans, notre plus grand sport populaire devient capable de rivaliser avec ses rivaux. Au grand Reims des années cinquante succèdent le grand Saint-Étienne des années soixante-dix et le grand Bordeaux des années quatre-vingt, qui atteignent respectivement la finale et la demi-finale de la Coupe des clubs champions. Sans la remporter. Mais les classes populaires françaises et l’immigration européenne de France ont trouvé leur sport favori. La Coupe du monde est encore loin.

Cependant, l’amour et la popularité du football au sein du peuple peinent à trouver la reconnaissance des élites. Seuls une poignée de passionnés, quelques intérêts électoraux et le développement de la télévision masquent cette inertie. Professionnalisés en 1937, les Girondins de Bordeaux deviennent dans les années cinquante une place forte du football français. Ils sont sacrés champions de France en 1950, dès leur accès à la première division. Mais la mutation du club s’opère grâce à son trésorier dès 1974, Claude Bez, devenu président en 1978. L’expert-comptable de 38 ans injecte des millions de francs dans les caisses bordelaises. En s’appuyant sur Aimé Jacquet à l’entraînement et sur Alain Giresse sur le terrain, il fait de l’équipe au scapulaire l’une des meilleures de France. Il invente même le moyen de financer le football grâce à la télévision. Tout ce que la France compte de joueurs d’importance passe par Bordeaux (Lacombe, Tigana, Jean Fernandez, Trésor, Dropsy, Domenech, Battiston, Girard, Touré, Müller, les jumeaux Vujovic). La série ne s’arrête pas au départ de Bez en 1991. Zidane arrive à Bordeaux l’année suivante. En 1999, M6 devient l’actionnaire principal du groupe, et la machine est relancée. Bordeaux possède un des meilleurs centres de formation de France. En 2007, le président Triaud nomme Laurent Blanc entraîneur. La saison 2009-2010 est la meilleure des Girondins en Ligue des Champions : Bordeaux bat la Juventus et le Bayern, retrouve l’Europe, puis gagne la coupe de France (2013). Pendant ces décennies, les succès des Girondins préparent les victoires de l’équipe de France. La liste de leurs joueurs vedettes s’allonge. Mais la période faste prend fin. Car Bordeaux trépigne.
Le succès du club transforme la ville en spot hebdomadaire pour des dizaines de milliers de supporteurs venus du grand Sud-Ouest. Plus Bordeaux perd ses classes populaires (avec le départ du port, puis de l’industrie, en attendant la métropolisation des années 2000), plus des voitures populaires au diesel affluent le samedi ou le dimanche soir de la Vendée ou du Béarn, en passant par les vallées de la Garonne et de la Dordogne. Sur des kilomètres, autour du stade, les trottoirs se couvrent de milliers de voitures garées comme elles peuvent, tandis qu’à ses abords, des centaines de stands et de camions de vente écoulent à des familles entières des tonnes de ventrèche, de frites, de bière et de merguez-sandwich. Ça sent la fumée, le graillon et la bière avant que le stade s’enflamme de chants montant des virages nord et sud (Ultramarines), kops de supporteurs grisés par leurs héros (mais parfaitement pacifiques) qui chantent et crient de joie durant des heures. Le club des supporteurs compte parmi les plus fidèles, les plus nombreux et chantant de France. Mais alors que la ville se repeuple « élégamment », avec un prix de l’immobilier multiplié par quatre entre 1995 et 2015, la Mairie est saisie de plaintes et assaillie de lamentations. L’afflux hebdomadaire du petit peuple dans la ville gentrifiée, fût-il pacifique et old school, issu du grand Sud-Ouest, dérange. Il faut faire quelque chose et changer l’image de la ville. Cela ne va pas tarder.
Mis hors-jeu
En 2006, l’UBB est créée à l’initiative d’Alain Juppé, puis en 2012 il lance les travaux du stade Matmut. En 2015, le stade « Chaban-Delmas » est cédé à l’UBB, et les Girondins sont envoyés au Matmut, ce cadeau empoisonné. Pour accéder à ce stade luxueux construit au milieu des marécages, il faut une voiture. Une ligne de tram a bien été construite, mais comme les routes d’accès, elle est sous-calibrée. Pendant des années, arriver au stade est un enfer. De plus, il a coûté une fortune, et la rente demandée aux Girondins excède leurs capacités. M6 cède ses parts en 2018 au fonds américain GACP Sports dirigé par Joseph DaGrosa Jr. Avec 80 millions d’euros annoncés sur cinq à dix ans, il ne parie que sur l’intérêt financier (dixit). Malgré un loyer annuel de 3,7 millions d’euros sur vingt-sept ans, la Mairie valide le choix contre l’avis des supporteurs. Le centre de formation est fermé, les joueurs bancable sont vendus, aucun argent n’est injecté et le club s’effondre. De jeunes joueurs inconnus venus d’Afrique, des Caraïbes ou d’Europe de l’Est ne font que passer, et le club descend en D2. En 2021, son déficit hors mutations est estimé à 50 millions d’euros. King Street annonce en avril qu’il « ne souhaite plus soutenir le club ni financer ses besoins actuels et futurs ». Le pillage a duré trois ans.

Le repreneur étranger trouvé non sans mal jette l’éponge en 2024 à cause du coût du Matmut. Le 25 juillet 2024, le club en faillite perd son statut professionnel, dépose son bilan et descend en National 2, une honte. Sa dette atteint 94 millions d’euros, et son remboursement est étalé sur dix ans. Le tribunal la réduit à 24 millions d’euros, et un homme d’affaires hispano-luxembourgeois s’engage à la rembourser en continuant l’exploitation ; et Bordeaux Métropole (l’ancienne communauté urbaine) acquiert le Titanic du Matmut et le rebaptise Stade Atlantique Bordeaux Métropole. La boucle est bouclée.
Pendant ce temps, le rugby bordelais a le vent en poupe. En 2025, l’UBB est le cinquième club français à remporter la Coupe d’Europe de Rugby. La fusion du Stade bordelais et du club de Bègles (l’ex-ville rouge attenante), qui fut deux fois champion de France, s’est opérée sur une base égalitaire, mais profite surtout à Bordeaux. Alain Juppé et Noël Mamère ont poussé l’opération en dépit des vives résistances. Le stade Chaban-Delmas (soi-disant dégradé pour chasser les Girondins), lieu de tant d’exploits footballistiques, a pesé lourd dans la corbeille. La « rationalisation de l’offre », l’« attractivité » attendue du rugby et la faiblesse du budget ont convaincu les plus réticents : 5,3 millions d’euros en 2010-2011, saison de la montée du club dans l’élite du rugby, à comparer aux 350 millions de budget – 500 selon les opposants – du Matmut ! En 2025, l’UBB remporte son premier titre en Champions Cup en battant les Anglais de Northampton. L’apothéose attendue par une ville qui a tourné la page de son peuple. Les Girondins ont été mis hors-jeu.
La “Vieille France” reléguée
La morale de l’histoire est simple. Les élites françaises n’ont jamais accepté le football. Elles ont subi son ascension après l’avoir entravée. Elles préfèrent le rugby sans y envoyer leurs enfants au-delà du lycée car, sauf exceptions, les joueurs sont d’abord de solides gaillards des campagnes du Sud-Ouest. Rien de tel dans le public populaire des villes et campagnes de France, qui se partagent selon des critères géographiques plus que moraux. En pays de langue d’oc, le rugby prédomine mais sans exclusive, surtout dans les villes ouvrières et migratoires comme Marseille, capitale du football. Dans les pays d’oïl, l’ancienne France ouvrière du Nord et de l’Est, le football écrase tout. Les enfants de la classe ouvrière française et immigrée d’Europe ont fait ses beaux jours jusqu’à l’arrêt Bosman. Depuis lors, avec le peuplement des banlieues par l’immigration africaine, le football a changé de visage, même si, sauf à Marseille et Paris, le public des stades reste presque exclusivement old school.
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C’est ainsi que la « nouvelle France » de Mélenchon a mis la main sur le football grâce aux capitaux et aux joueurs étrangers, tandis que la « Nouvelle France boboïsée » rêvée par nos élites célèbre le rugby retrouvé. Si le Midi rural consent à l’appropriation du ballon ovale par les grandes villes, la France ouvrière du Nord dépossédée de ses usines et de son sport favori n’a plus que ses yeux pour pleurer. La « Vieille France » reléguée va toujours au stade, mais ne peut plus y envoyer ses fils. Il lui reste le RC Lens pour s’accrocher à sa fierté perdue, et le bulletin de vote pour faire savoir ce qu’elle en pense. Les « gilets jaunes » de Gironde avaient prévenu.
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