Hélène Martini avait monté un empire de la nuit à Pigalle : clubs, bars, cabarets… « L’Impératrice » a toujours été suspectée de fricoter avec la pègre mais n’a jamais été inquiétée. Le costumier David Belugou, qui a travaillé pour elle durant vingt ans, raconte la fin de son règne.

Hélène Martini, née Hélène de Creyssac à Cracovie en 1924, était surnommée « l’Impératrice de Pigalle ». Après avoir été danseuse nue aux Folies Bergères en 1946 – mannequin disait-on avec pudeur ! –, elle se marie avec Nachat Martini, richissime avocat syrien contraint de fuir son pays. C’est le jackpot. Il lui achète des cabarets et bâtit avec elle un empire de la nuit : music-halls, théâtres, bars à bouchons. En 1960, Nachat Martini meurt d’une crise cardiaque. Hélène Martini règne désormais seule. Elle dirige discrètement mais d’une main de fer les Folies Bergères, Le Pigall’s, Le Sphynx, Le Shéhérazade, Le Raspoutine, La Nouvelle Athènes, le Folie’s Pigalle et d’autres clubs encore. Les théâtres aussi : Mogador, les Bouffes Parisiens ou encore la Comédie de Paris. En 2019, deux ans après la mort de l’Impératrice, Arnaud Ardoin lui consacre un livre : Et si le parrain était une femme : vies et destin d’Hélène Martini, paru au Seuil. Cependant, le mystère reste entier sur la manière exacte dont cette femme a réussi à protéger son empire dans un Pigalle tenu par la pègre et les flics plus ou moins corrompus. On dit de Madame Martini qu’elle avait toujours un flingue dans son sac, que dans les clubs elle ne tournait jamais le dos à la porte d’entrée, qu’elle aurait flirté avec le proxénétisme et même qu’elle aurait fait assassiner son mari. Arnaud Ardoin rapporte même que Jean-Marie Le Pen – oui, Madame fréquentait l’extrême droite ! – lui avait confié : « Cette femme me faisait baisser les yeux. » Enfin, on en dit beaucoup ! Madame Martini reste un sujet de fantasme et les secrets demeurent bien gardés. Le costumier David Belugou, qui l’a fréquentée les vingt dernières années de sa vie, partage quelques souvenirs avec Causeur. Témoignage et impressions du crépuscule d’un empire.
Causeur. À quelle occasion avez-vous rencontré Hélène Martini ?
David Belugou. Je l’ai rencontrée au printemps 1997 par l’intermédiaire de son administrateur. Il m’avait fait venir pour faire le traducteur lors d’une rencontre entre l’acteur et metteur en scène italien Saverio Marconi et Madame Martini qui voulait l’engager pour mettre en scène la comédie musicale Nine aux Folies Bergère. Et finalement, je n’ai pas quitté l’aventure puisque j’ai moi-même été engagé par Saverio Marconi afin de créer les décors et les costumes du projet qui s’est monté en septembre 1997. C’est donc en travaillant dans une de ses productions que je me suis lié d’amitié avec elle.
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À cette époque-là, où en est le règne de « l’Impératrice de Pigalle » ?
En 1997, Madame Martini avait revendu presque tous ses cabarets et music-halls. Il ne lui restait que les Folies Bergères où elle produisait une revue qui s’appelait « Les Années twist ». Elle possédait encore Le Raspoutine qui était son enfant chéri. Elle y était tous les soirs jusqu’à six heures du matin. Elle avait aussi toujours le Folie’s Pigalle, qui trône encore place Pigalle, ainsi que tout le pâté de maisons derrière. Il devait y avoir trois mille mètres carrés d’immeubles, et tout lui appartenait. Elle ne s’occupait plus du tout de la programmation du Folie’s. C’était devenu une boîte dont elle ne faisait que toucher le loyer. Collé au Folie’s, elle avait aussi le club Pigall’s qu’elle gardait fermé et qui lui servait de remise pour les costumes des spectacles qu’elle avait produits.
Où vivait-elle ?
Elle vivait toujours dans son immense appartement – situé au-dessus du Folie’s Pigalle – qui surplombait la place et le quartier. Il faut s’imaginer que tout le pâté de maisons était vide sur les trois mille mètres carrés qui lui appartenaient. Elle ne voulait pas de voisins. Tout était inhabité. Pour aller chez elle, il fallait sonner au 74, rue Pigalle. On entrait dans un vestibule et la porte se refermait derrière vous. Là, on ne pouvait plus sortir. Il y avait ensuite une deuxième porte où il fallait de nouveau sonner. Lorsque cette deuxième porte se refermait, de nouveau on ne pouvait plus la rouvrir. Et là, il y avait un ascenseur qui ne disposait que d’un seul bouton. Il ne s’arrêtait qu’au dernier étage, celui où vivait Madame Martini. Arrivé à la porte, on était accueilli par Nicole, sa fidèle secrétaire qui nous accompagnait jusqu’au salon. Toute la décoration de l’appartement avait été faite par le grand Erté. Partout des meubles Louis XIV en bronze doré signés Boulle. Il y avait peu de lumière du jour car les grandes baies vitrées débutaient à deux mètres du sol. Dans sa chambre, il y avait un grand mur coulissant entièrement en miroirs décorés de milliers d’ailes de papillon qui avaient été découpées à la main pour former des dessins de fontaines, de fleurs et d’oiseaux. Tout cela toujours dessiné par Erté. Tout avait été pensé par lui. Jusqu’à son couvre-lit brodé par l’artiste lui-même. Les murs étaient matelassés en satin rose… on se serait cru dans l’appartement d’une cocotte de Touchez pas au grisbi.

Elle aimait l’extravagance ?
Pour la déco, oui. Mais pas pour ses tenues ! Chez elle, pour le thé, elle recevait dans une espèce de djellaba informe. Lorsqu’elle sortait, elle ne portait pas de maquillage. Ses cheveux étaient simplement tirés en arrière et tenus par un petit chignon tout simple que venait lui faire son coiffeur chaque jour vers 13 heures. Elle portait toujours de petites jupes droites beiges, bleu ciel ou rose pâle, de petits tee-shirts en soie et de petites vestes toutes simples. Ça n’avait pas vraiment d’allure. Mais sa coquetterie, c’est que ses petites tenues très banales d’aspect, elle les faisait faire par de grands couturiers. Dans les années 1950 elle était habillée par Balmain et par Jacques Fath, à partir des années 1970, c’était Per Spook qui lui faisait du sur-mesure. Mais elle lui demandait des choses d’une simplicité étonnante. On avait l’impression qu’elle avait trouvé ça au coin de la rue, alors que ça lui coûtait des sommes folles. Finalement, dans les années 2000, elle a découvert le prêt-à-porter. Elle m’avait dit avec étonnement : « Oh, mais c’est très très bien ! C’est pareil en fait ! Je vais m’acheter ça, maintenant. »
Avait-elle beaucoup de personnel ?
Il y avait sa secrétaire et deux bonnes polonaises qu’elle martyrisait. « Elles sont nulles ! », disait-elle continuellement. Lorsque je l’ai connue, elle avait encore un chauffeur qu’elle a congédié assez rapidement. Elle trouvait qu’il était emmerdant. Lorsqu’elle se lassait des gens, il fallait que « ça dégage », comme elle disait. Elle avait décidé de prendre un taxi à demeure. C’est-à-dire qu’elle avait choisi un taxi qui lui avait plu et qu’elle payait pour qu’il ne travaille que pour elle. Elle disait : « Comme ça, où que je sois, il m’attend. Et comme il n’est pas mon salarié, si j’en ai marre, je peux le virer quand je veux. » Elle lui payait ses journées entières. Il y avait un côté très anonyme, anti-bling-bling. C’était vraiment le chauffeur de taxi parigot d’âge avancé, avec une mémé à l’intérieur.
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À ses côtés, avez-vous un peu fréquenté son mythique cabaret russe, Le Raspoutine ?
Beaucoup ! Elle y était tous les soirs. Elle m’emmenait souvent avec elle. En début de soirée, elle était toujours aux Folies Bergères pour regarder le début du spectacle. Elle restait au promenoir, regardait la revue d’un œil distrait en marchant nonchalamment. Et d’un coup, l’air lassé, elle me disait en soupirant : « Oh… allez, on y va ! » On allait donc au Raspoutine avec son chauffeur. On descendait au deuxième sous-sol où se trouvait le vestiaire. La dame qui s’occupait de ranger et de garder les manteaux des clients, c’était la duchesse de Gramont. Elle pesait au moins 100 kilos. C’était vraiment la paysanne russe du kolkhoze. Très souvent, elle faisait des massages de pied à Madame Martini.
Comment ça, la duchesse de Gramont ? Elle était vraiment duchesse ?
Oui, mais pas de naissance. Elle avait été médecin à Moscou dans les années 1970, où elle avait rencontré un étudiant africain envoyé par le Parti communiste. Elle avait eu deux enfants avec lui. Mais comme les Russes étaient très racistes, sa vie était devenue un enfer. Elle avait fui en France, sans le sou, et avait frappé à la porte du Raspoutine. Hélène Martini l’avait engagée au vestiaire. C’est là que le duc de Gramont, client habitué, était tombé amoureux d’elle. Madame Martini avait ensuite plus ou moins négocié les termes du contrat de mariage, et il était entendu qu’après leur union, la duchesse reviendrait travailler au Raspoutine. Cette femme aimait Madame Martini et Le Raspoutine, 0et n’avait pas du tout l’intention de rester enfermée au château à ne rien faire. Elle était au château la journée, et le soir elle venait s’occuper du vestiaire et des pieds de Madame Martini.
Comment était l’ambiance du Raspoutine ?
C’était un peu crépusculaire mais fascinant, envoûtant. Quand nous arrivions avec Hélène Martini, Alberto, le maître d’hôtel, s’occupait de lui faire goûter tous les plats qui avaient été préparés dans la journée. Elle lui disait alors que c’était trop comme ci ou trop comme ça, qu’il fallait modifier telle et telle chose. Elle allait s’asseoir toujours à la même table ronde dans une alcôve. Et là, nous mangions du caviar à la louche et buvions du champagne. Le décor créé par Erté, bien que fatigué, restait encore beau. Les canapés étaient entièrement recouverts de peaux de loup. Il y avait un petit groupe de musiciens habillés à la russe avec des chemises blanches brodées de rouge au col et aux poignets, et un petit gilet boléro en cuir doré rebrodé en rouge que Monsieur Erté avait dessiné. L’orchestre jouait de la musique russe. Il y avait aussi un violoniste qui passait entre les tables. Toscano ! C’était un ancien premier violon de l’Opéra de Paris qui, après bien des vicissitudes, avait échoué là. Cathie, sa maîtresse, était dans la salle chaque soir pour le surveiller. Elle était terriblement jalouse. Elle ne bougeait pas de la soirée, ne disait pas un mot, et gardait le regard braqué sur Toscano. Parmi les artistes qui assuraient le spectacle, il y avait Zina. C’était une vieille danseuse tzigane d’au moins 80 ans. Elle était très petite et toute ridée. Elle dansait comme elle pouvait à son âge, les cheveux lâchés, frappant dans ses mains, pleine de feu. C’était surréaliste. Il y avait aussi un couple de lanceurs de couteaux. Eux aussi avaient dans les 80 ans. Ils étaient petits et habillés en Cosaques avec une toque en renard blanc. Madame Martini m’avait dit qu’elle les avait trouvés lors d’un voyage à Istanbul. L’atmosphère de cet endroit était un peu à la Tintin. Ou à la façon d’un roman de Pierre Benoit, dans des cabarets entre Istanbul et Le Caire, avec des espions, des voyous, des entraîneuses. Ça ressemblait un peu à ça. Ça n’était jamais plein mais les clients, accompagnés de leurs femmes, de leurs maîtresses ou de leurs putes, dépensaient des sommes folles.
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Dans ces années-là, flirtait-elle encore avec le « milieu » ?
Non. Je n’ai pas connu tout cela avec elle. Elle ne m’en a jamais parlé d’ailleurs. Mais elle gardait des restes de paranoïa quant à sa sécurité. Les trois portes pour accéder à son appartement étaient blindées. Je sais aussi qu’elle savait se servir d’une arme car, dans son château de Servon où elle passait ses week-ends, il lui arrivait de tirer sur les carpes. Dans le parc du château, d’ailleurs, il y avait une petite meute de rottweilers terrifiants.
Vous l’avez fréquentée jusqu’à sa mort ?
Oui. Elle est morte en 2017, un an après avoir vendu les Folies Bergères. Ce qui reste d’elle, aujourd’hui, c’est le mythe de « l’Impératrice de Pigalle ». Le côté mafia. Mais je garde le souvenir d’une femme très cultivée avec qui je parlais de littérature, d’une passionnée de théâtre et de revues, qui a produit des spectacles magnifiques. Notamment les pièces de Barillet et Grédy. En plus des cinq spectacles que j’ai faits avec elle, je refaisais les costumes vieillissants du Raspoutine, mais sans rien changer. Elle voulait tout garder intact. Pareil pour ses intérieurs. Que ce soit à l’appartement ou au château. Au château, le grand salon devait faire dans les 100 mètres carrés. Tout était gris. Les murs étaient en velours gris, les meubles étaient en ivoire et entièrement tendus en peau de phoque, couleur acier. Il y avait des armures de la Renaissance avec de grands panaches en plumes d’autruche grises. Les rideaux, de six mètres de haut, étaient eux entièrement en peau de loup. Elle m’avait demandé de refaire faire les panaches de plumes et les parties abîmées des rideaux. Cela a été une période merveilleuse pour moi. Tout ce que j’ai fait avec Madame Martini, je ne le faisais pas vraiment pour l’argent car, souvent, les budgets des spectacles ne me permettaient pas de faire ce qui me plaisait vraiment. Mais je savais qu’à ses côtés, je vivais la fin d’un monde.



