Marc Bloch repose depuis hier au Panthéon. Un honneur tout sauf immérité, tant il a donné pour la défense de la patrie et pour l’école historique française. Mais il y avait quelque chose de profondément dérangeant, et même choquant, à voir la descendante de l’historien-soldat, Suzette Bloch, courir les plateaux médiatiques pour affirmer son opposition à la présence de représentants du Rassemblement National à la cérémonie de panthéonisation, et de la voir au cours de celle-ci poser tout sourire avec Jean-Luc Mélenchon, ses sbires, et l’historien Johann Chapoutot, docteur ès nazification.
Si l’histoire est écrite par les vainqueurs, elle est aussi souvent réécrite par les incultes. On peut rappeler à l’envi les trajectoires biographiques de certains des cadres fondateurs du Front National au début des années 1970, comme l’ont fait Gabriel Attal ou plusieurs journalistes à gages. Mais la présence de profils issus de milieux résistants aux côtés de ceux ayant choisi la voie de la Collaboration suffit à comprendre que les origines de cette formation politique ne sont pas à rechercher du côté de la Seconde guerre mondiale mais à replacer dans le contexte de recomposition des forces nationalistes au lendemains de Mai 68. Passons sur cette archéologie politique qui demande une honnêteté intellectuelle que nous serions bien naïfs d’attendre. Ce qui est le plus indécent est le détournement de l’héritage de Marc Bloch afin d’alimenter le théâtre antifasciste contemporain et, pire encore, le travestissement de son héritage intellectuel.
En vérité Marc Bloch importe peu aux « Insoumis ». Ni ce qu’il a écrit, ni ce pour quoi il s’est battu, ni au nom de quoi il était fier de mourir. Ce qui compte pour La France Insoumise, c’est de planter le décor antifasciste dans la perspective de l’élection présidentielle, c’est de montrer qu’ils sont capables de revêtir les habits républicains pour tromper l’opinion, comme le soldat d’une armée enfile l’uniforme de l’ennemi afin de s’infiltrer dans ses lignes pour mieux le disloquer. Annihilateur et mystificateur de la République, ce sont les deux corps de Mélenchon, pour faire écho à la thèse d’Ernst Kantorowicz, historien allemand contemporain de Marc Bloch, lui-même d’ailleurs réduit à sa judéité et expulsé du corps national malgré un patriotisme ardent et sa propension à mourir pour la patrie.
Tenter de faire parler les morts a toujours quelque chose d’indécent. Il n’empêche qu’à la lecture de l’œuvre de Marc Bloch, et en particulier en accordant la plus grande importance au thème de l’émotion collective qui a guidé et motivé une partie de ses travaux, on peut sans peine affirmer que la conception de la nation chez Bloch est aux antipodes de la « Nouvelle France » de Jean-Luc Mélenchon.
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L’idéologie néo-française des Insoumis affirme officiellement que « seule une définition politique de la nation est possible pour les Français »[1] en raison de leur diversité. Or, si Marc Bloch rejette catégoriquement l’idée que l’on puisse faire de la « race » un critère d’appartenance, il tend à distinguer l’État, groupement politique, de la nation, formation historique, élective et affective. Il développe cette vision dans un des cours qu’il donne à la Sorbonne en 1920 : « Aujourd’hui, à l’intérieur des frontières de ce pays qu’on appelle la France, vivent des hommes qui sont unis, non seulement par des liens politiques, mais encore par tout un ensemble de souvenirs communs, d’espoirs communs, d’idées communes, et par la commune volonté de défendre des souvenirs, des espoirs et eux-mêmes contre les attaques possibles ». Il y a beaucoup de Renan dans ce passage, qui donna dans cette même Sorbonne sa conférence Qu’est-ce qu’une nation ? quatre décennies plus tôt. Nous sommes très loin des thèses de la « créolisation », qui n’est rien d’autre que la dislocation du commun français.
Alors que Jean-Luc Mélenchon s’évertue à réduire l’appartenance nationale à une dimension politico-étatique, et à déployer une définition du peuple français comme l’administration d’une population par les mêmes lois, Marc Bloch n’a cessé d’insister sur la dimension sentimentale de la nation. Il nous faut le citer encore, cette fois en s’appuyant sur un petit texte peu connu « Le problème » : « Nous entendons par État une communauté politique que matérialisent sur le sol ses frontières, dans le domaine du droit ses institutions. La nation n’est pas une réalité à sa façon moins concrète. Mais elle appartient à l’ordre du sentiment. Cimentée par la conscience, dans le groupe, d’une tonalité de civilisation commune, elle naît du dévouement même qu’elle inspire ».
La nation fait donc appel aux sentiments, à l’adhésion volontaire autour de souvenirs communs, à une démarche positive motivée par des émotions collectives et facilitée par une même ambiance civilisationnelle. C’est d’ailleurs le registre des émotions que mobilise Marc Bloch dans la citation bien connue de L’Étrange défaite sur les « deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l’histoire de France » : ceux qui ne vibrent pas au souvenir du sacre de Reims, et ceux à qui la lecture du récit de la fête de la Fédération ne procure pas d’émotion. Dans la première forme de cette formule, que l’on trouve dans des notes de 1917, Marc Bloch évoquait ces Français qui ne sentent pas ces deux événements.
Pour la France Insoumise, est d’autant plus Français celui qui par ses allégeances communautaires affaiblit la possibilité d’un commun national. On ne saurait faire plus éloigné des conceptions de Marc Bloch, chez qui la nation est une communion mystique, une collectivité choisie, une solidarité qui passe par des émotions et des croyances partagées permises par un socle historique commun.
Marc Bloch n’appartient à personne, et il ne s’agit pas de priver quiconque de se reconnaître en lui ou d’en faire une source d’inspiration pour son engagement politique. Son entrée au Panthéon en fait le grand Homme de toute la patrie, n’en déplaise à sa descendante qui a fait le choix d’une politisation et donc d’un rétrécissement à outrance de son illustre grand-père. Avec ses Rois thaumaturges Marc Bloch nous a livré tous les secrets du pouvoir guérisseur des rois de France. Ne désespérons pas des miracles : sa petite fille peut encore ouvrir les yeux sur le vrai visage de Jean-Luc Mélenchon et de la France Insoumise à l’occasion d’une visite de la nécropole royale de Saint-Denis, ville des « rois morts » de l’édile Bagayoko.
[1] https://melenchon.fr/2026/06/03/la-nouvelle-france-est-elle-une-histoire-ancienne
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